par Arnaud Théval
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SOUS LA PEAU, 2007
affiche 263 x 373 cm sur support en bois © Stéphane Bellanger



 

Sous la peau
PHOTOS / ARNAUD THÉVAL

Devenir routier ! L’imaginaire tourne à fond, mais je ne sais pas du tout où en sont les élèves avec ça ? Je ne suis pas déçu par l’accueil de la « bande de gars », pas de retenue dans nos échanges. Le tout dans une ambiance de franche camaraderie. Ils revendiquent l’appartenance à ce rêve de liberté, de puissance sur la route, l’amour des grands espaces et des peluches. Pourtant ils hésitent : à habiter le rôle, en récusant l’imagerie stéréotypée du gros bras dragueur et à se défaire du cliché de la cabine de camion décorée de peluches, de posters et de la fameuse plaque personnalisée au pseudo du camionneur ou à franchement y adhérer comme une marque de fabrique, une identité quasi clanique, une fierté transmise de génération en génération.  Lorsque, je leur demande de me conduire dans leurs espaces de travail du lycée, comme une évidence, ils décident de me montrer leurs chambres à l’internat. Je découvre les murs décorés de posters de camions, de dessins de moteurs, des draps de bains aux motifs de camions... Ils habitent leur rêve en permanence et tout dans le lycée les y conduit. L’atelier de mécanique et les autres salles de travail sont aussi décorés avec des posters de camions de différentes générations. Chacun a pourtant sa préférence, de la bétaillère au superbe truck américain et tous ont déjà choisi leur surnom pour la plaque à mettre derrière le pare-brise.  Le portrait collectif révèle un groupe homogène dans lequel l’agressivité des plaisanteries est la norme. Mais ce groupe n’a pas une image qui s’impose pour afficher son appartenance à l’univers des routiers. Pour ma seconde venue, je leur demande de venir avec leur peluche qui sera de tous les voyages. Je choisis un lieu clos et clé dans leur espace de formation : le pont qui sert à décharger les marchandises. À la stupeur générale, je leur demande de poser torse nu. Le groupe accepte, mais tous ne le feront pas. La situation devient électrique, il fait froid. Les autres élèves et enseignants des alentours sont estomaqués, un geste de défi d’un élève routier au premier plan et l’affaire tourne court.  Puis j’incruste virtuellement sur chaque élève un tatouage choisi par celui-ci, rejouant ainsi le cliché du routier tatoué et costaud. Sauf que la réalité de ces corps-là et les motifs de leurs tatouages ne correspondent pas complètement à l’attente. Cette distance opérée par le subterfuge de l’œuvre touche à nos croyances envers des clichés portés par les futurs routiers eux-mêmes ou projetés par ceux qui les regardent, ceux qui les forment et ceux qui les font rêver. Cette part d’invisible, cette adhésion à une identité partagée, c’est « sous la peau » qu’elle se trouve, une incrustation lente et certaine, dont l’œuvre ici se joue.  Le lieu que je choisis pour inscrire l’œuvre dans le lycée est le hall incontournable de l’entrée. Je construis une palissade du sol au plafond devant le local de la vie scolaire. Cette construction va, par l’espace qu’elle produit, provoquer le regard de tout le monde. Lors du collage de l’affiche, les élèves routiers demeurent invisibles, cachés, rouges de honte. Les autres sont scotchés, entre incrédulité, ironie et jalousie. Certains enseignants sont très virulents sur le fait même de l’œuvre, d’autres interpellent le proviseur : « Vous osez interdire les filles en mini-jupe et le nombril à l’air ! et vous autorisez les routiers torse nu !!! ». La presse en fait sa une : « Les poids lourds en tenue légère ». Pour le vernissage, j’ai fait imprimer un poster de la même image, que tous ont fièrement dédicacé.
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