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Les acteurs du film Entre les murs.
Crédit Photos : Haut et Court /Georgi Lazarevski


 

François Bégaudeau
«Qu'est ce qui continue du punk rock dans ma façon d'écrire ? »
INTERVIEW ET PHOTO / ARNAUD BÉNUREAU
Le livre a été un succès en librairie. L’adaptation au cinéma, une Palme d’or. François Bégaudeau, auteur d’Entre les murs, revient sur cette expérience. Mais aussi sur le FC Nantes, le business littéraire et le punk rock.

Vous avez passé votre jeunesse à Nantes. Dans quel environnement culturel avez-vous grandi ?  Je suis fils de profs. Donc classe moyenne, petite bourgeoisie. Mes parents n’étaient pas des intellectuels. À la maison, nous étions incités à lire. Mais j’ai vraiment découvert la littérature tout seul. À l’adolescence, j’ai commencé à lire beaucoup de classiques. Sartre, Camus ou Céline raisonnaient en moi par rapport à des questions philosophiques ou politiques que je pouvais me poser.

Associez-vous la lecture à une drogue ?
 Pas vraiment. C’était important. J’avais envie d’y consacrer du temps. En même temps, je m’amusais. Je faisais du foot dans un club assez anecdotique. Et puis, il y avait le rock, ma deuxième passion. Mon grand frère m’a beaucoup aidé et m’a sauvé de la chanson française. À huit ans, j’avais déjà du Rolling Stones dans les oreilles.

En 1992, avec des amis étudiants, vous créez le groupe punk rock Zabriskie Point. S’agit-il de votre première expérience littéraire ?  Ado, j’avais vaguement gribouillé des poèmes. Là, ce sont des textes de chansons dont on sait qu’ils seront entendus et publiés. C’est la première fois que je donnais à lire des choses.

Ensuite, il y a Jouer juste, monologue d’un entraîneur. Même si ce premier livre dépasse le cadre du sport, vouliez-vous évoquer votre passion pour le foot ?  Cette passion remonte à l’enfance. J’étais un fan absolu du FC Nantes. D’abord par proximité géographique. Puis par adhésion philosophique. Cette passion m’est restée. C’est vrai que ça a donné un livre. Je l’ai écrit pendant l’été 2001. Nantes venait d’être champion. C’est l’équipe de Reynald
Denoueix. J’ai une passion pour elle. Ce qui se joue dans cette équipe va beaucoup plus loin que le foot. C’est de la philo.

Comme quoi le FC Nantes serait une équipe de gauche.  C’est très compliqué. Dans le livre, il y avait cette métaphore politique qui a échappé à tout le monde. Ce collectif était un peu le communisme qui se réalisait. De ce point de vue, Nantes est une équipe de gauche. Mais, et cela est très bizarre, les cadres du club ont toujours été de droite. Dans son staff, le FC Nantes est un club de centre-droit.

Avec le recul, comment analysez-vous le succès de Jouer juste ?  Sur six cent livres sortis à la rentrée, il ne devait pas être l’un des plus mauvais. Il avait des arguments presque marketing. Il était sexy. Les footeux s’y retrouvaient. Et il parlait d’amour, un sujet universel. Surtout, il était court. Il ne faut pas oublier ce détail fondamental quand on connaît le fonctionnement de la presse que je connais bien maintenant. Jouer juste était pitchable. J’utilise le mot pour être à fond dans le vocabulaire marketing.

Plus un livre est facile à pitcher, plus il rencontrera un succès ?  Souvent, un livre va avoir un buzz non pas en fonction de son contenu, mais en fonction de signes extérieurs : son thème et la perception que l’on se fait de son pitch. Entre les murs a été un gros succès. Par son pitch, l’école, il est très attractif. On va nous raconter ce qui se passe à l’intérieur. C’est pourquoi beaucoup de gens se sont précipités sur le livre. Ce qui n’a rien à voir avec sa qualité. Il y a une dictature du sujet. Lorsqu’un livre a un sujet évident, il est facilement vendable.

La genèse d’Entre les murs était-elle également évidente ?  L’idée m’est venue lors de mon arrivée à Paris. En 2002, j’enseigne dans un collège. Et au début de l’année 2003, je commence à prendre des notes. Je me dis qu’il y a peut-être un livre à faire.

L’envisagiez-vous comme un exutoire ?  Certainement pas. C’était une discipline. Chaque soir, je me disais : « Allez vas-y ! Tu es crevé, mais prends une demi-heure pour raconter ». J’ai fini par accumuler beaucoup de matières. Puis, j’ai commencé à tailler, débroussailler, polir. J’ai fait lire ça à un pote. Il m’a dit : « Mon vieux, tu as un livre et il va falloir y aller ». Et il a ajouté : « Tu as un tube ». Comme quoi il a été assez clairvoyant.

L’adaptation au cinéma était-elle une étape naturelle ?  Je voulais que le livre soit lu. Très vite, j’ai compris qu’il allait susciter le désir d’adaptateurs. J’ai vu arriver des projets de gens pour lesquels j’ai peu de respect. Le peu de respect que j’avais pour eux, je l’avais écrit dans Les Cahiers du cinéma. Évidemment, ces gens-là ne les lisent pas. Mais qu’ils s’intéressent à un livre comme Entre les murs me les rendait plus sympathiques.

Finalement, Laurent Cantet a réalisé cette adaptation. Peut-on, là aussi, parler d’une évidence ?  Psychologiquement, nous sommes différents, mais très semblables sociologiquement et politiquement. Nous venons des mêmes milieux, avons eu la même enfance et avons les mêmes repères. Ça soude beaucoup.

Vous avez écrit Entre les murs, avez participé au scénario et êtes devant la caméra. N’est-ce pas trop ?  Évidemment, des gens pourraient dire : « Le mec capitalise son truc ». Surtout qu’une pièce de théâtre est en cours. Depuis Entre les murs, j’ai écrit deux livres. Et deux autres vont être publiés bientôt. Libre à ces gens de s’y intéresser. Moi, je ne m’arrête pas à ça. J’en ai même plutôt ras le bol d’en parler.

De la Palme d’or aussi ?  Ce n’est pas un ras le bol. Je n’ai rien à en dire.

Cette récompense ne vous a-t-elle pas poussé encore plus loin dans le tourbillon médiatique ?  Ça ne s’est pas arrêté. Et ça ne va pas s’arrêter.

Avez-vous pensé à dire stop ?  Les interviews me permettent de m’exprimer plutôt que ce soit les autres qui parlent pour moi. C’est n’importe quoi. Même les éloges. Les critiques sont souvent insultantes. C’est normal. Il n’y a pas de travail derrière. Les portraits se réduisent à la littérature et au punk rock. J’attends qu’on fasse le lien. Qu’est-ce qui continue du punk rock dans ma façon d’écrire ? Je pense qu’il y a quelque chose qui a continué de l’un à l’autre.

Vous êtes scénariste, auteur ou encore critique. N’avez-vous pas peur de vous disperser ?  Je me pose la question tous les jours. Pour l’instant, j’ai l’impression que tout profite à tout. Écrire sur le cinéma m’a rendu meilleur écrivain. Écrire des livres me rend meilleur critique. En terme de formation, d’entraînement et de perfectionnement, j’ai gagné à écrire des choses différentes.

Vous faites également partie du Collectif Othon à l’initiative de films et dans lequel on retrouve d’anciens Zabriskie Point. N’est-ce finalement pas là que vous vous ressourcez ?  C’est tout ce que je préfère dans ma vie. Ces gens-là sont vraiment mes amis. On est bien ensemble. On crée en rigolant. Et on rigole en créant. C’est la vraie base arrière. Avec eux, je suis le mec que j’ai envie d’être : un bon camarade.

Entre les murs.
Sur les écrans le 24 septembre.