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François Morellet
GAME LOVER
INTERVIEW / EVA PROUTEAU *
PHOTO / EXPO MA MUSÉE / C. CLOS © VILLE DE NANTES
La vivacité extrême d’un esprit mutin dans un corps à l’âge quasi-canonique : le temps glisse sur François Morellet, artiste
choletais né en 1926, sans jamais entamer son énergie adolescente. L’ensemble de son œuvre marie le contrôle et la précision
avec une dimension qui relève de l’humour, du jeu, de la frivolité. Rencontre avec celui qui transfigure actuellement le musée des beaux-arts de Nantes avec une installation magistrale intitulée Ma Musée.
Pour votre intervention au musée des beaux-arts de Nantes, vous proposez une traduction en trois dimensions d’une peinture datée de 1975, Six lignes au hasard. Les lignes noires se transforment en réseau de couloirs et les surfaces blanches en volumes : vous désirez dérouter le visiteur, le perdre dans un labyrinthe ? Non, j’ai toujours eu beaucoup de mal à aimer les labyrinthes ! Ils vous foutent l’angoisse de ne pas savoir où est la sortie. Mon installation comporte douze entrées : vous en choisissez une, il vous reste onze sorties ! Ces ouvertures vous conduisent vers des œuvres d’art ancien des collections du musée, qui, à leur tour, vous projettent dans un autre espace, une perspective ou un point de vue. Je ne vous enferme pas dans un dédale mais au contraire, je vous propose onze façons d’aller vers l’infini. Et puis je trouve très excitante l’idée de rentrer dans un tableau tout à fait plan et de vivre à l’intérieur.
Votre œuvre Ma Musée intègre l’espace et dialogue avec le temps passé : quel est votre rapport à l’histoire de l’art ? Je n’ai fait aucune école d’art. Je suis allé d’amour en amour, et mes amours étaient dirigés par un esprit de contradiction : je ne trouvais pas intéressant ce que mes parents avaient aimé ou jugeaient normal. Et puis je n’ai jamais supporté l’école : je fais partie de cette génération un peu con où les professeurs et les flics, c’était pareil. Je n’arrivais pas à aimer ce qu’on m’apprenait.
De qui, alors, avez-vous appris ? Je ne sais pas si le mot convient. Je me suis enthousiasmé pour des artistes que j’ai découverts moi-même : Paolo Ucello, Piero della Francesca, Georges de la Tour et tous les trésors du musée de l’Homme, avec en particulier les tapas océaniens et leurs répétitions all over. J’aime aussi un art qui va de Dada à Duchamp, Picabia, Arp, Mondrian, Van Doesburg, Max Bill et Sophie Taeuber-Arp. À la rigueur Picasso... Peut-être que si j’avais fait une école d’art et supporté les professeurs, j’aurais eu une vision plus juste de l’art. Mais peut-être faut-il ne pas aimer trop de choses autour de soi pour en faire de nouvelles. Ceci dit, je n’ai pas forcément la prétention de créer des œuvres qui sont à la hauteur du reste : mais elles ont au moins l’avantage de dégoûter les parents !
Pourquoi ce titre, Ma Musée ? J’ai beaucoup d’ennuis avec l’orthographe. Des mots masculins avec –ée à la fin, cela m’a toujours déplu ! Et de considérer un musée au féminin me correspond davantage… J’en profite pour faire un jeu de mot potache qui me rappelle une phrase de Duchamp : « Ce qui ne m’amuse pas ne m’intéresse pas. » Longtemps, j’ai eu honte d’être aussi peu grandiose et dramatique dans ma vie. Maintenant, je m’en fous et même, j’en suis fier.
L’humour, la distanciation et l’ironie semblent des constantes dans votre carrière…
Stendhal, parlant des Français (dont il faisait partie !) écrivit : « Les Français, qui pour le plaisir de montrer de l’ironie étouffent en eux le bonheur de l’enthousiasme… » Je me sens tout à fait épinglé par ce propos, tout en me disant que si l’humanité avait été moins ironique et plus enthousiaste, peut-être aurait-elle encore moins évité un Hitler, Mussolini, Franco, Staline… Le bonheur de l’enthousiasme s’avère un état des plus dangereux qui peut entraîner des millions de morts, non ? Tout ce développement pour me conforter dans mon ironie frivole ! Bien sûr, il apparaît alors assez curieux de choisir la rigueur, l’économie de moyen, mais je ne veux pas me laisser aller à un côté «artiste».
Vous reproche-t-on encore aujourd’hui la neutralité de vos œuvres ? Produire des œuvres dures, neutres, exécutées par d’autres que moi comporte un côté choquant, moins peut-être aujourd’hui mais sûrement il y a cinquante ans. Faisons une digression dans le champ musical : un musicien pouvait être un mauvais exécutant. Il paraît que Ravel était fort mauvais pianiste. On s’en fout ! Que Le Corbusier ne sache pas gâcher le plâtre, on s’en fout ! Que l’écriture manuscrite de Paul Valéry soit illisible, on s’en fout ! Mais que Picasso ou Matisse n’aient pas su dessiner, ce n’est pas possible… Dans les arts plastiques, de la Renaissance jusqu’à aujourd’hui, l’interprétation et la réalisation technique faisaient tout le charme des œuvres. Cela m’a amusé de prendre le contrepied : un recul absolu vis-à-vis de ce que je faisais et un attrait certain pour la provocation. Que le grand public puisse prendre son pied avec mes couillonnades est une illusion que j’ai perdue depuis bien longtemps.
L'artiste devrait-il se résigner à l'incompréhension ? L’art populaire, l’art dominant a toujours été figuratif. Après les Impressionnistes, l’art s’est éloigné de la réalité. Puis les artistes sont allés de provocation en provocation, tout en se lamentant que le bon peuple ne suive pas. Mais à mes yeux, l’histoire de l’art est ce grand courant figuratif, avec une espèce de bras mort, d’impasse fructueuse dont je pense faire partie. Fort heureusement, la même musique ne fait pas marcher tout le monde au pas ! Et au final toutes ces œuvres, figuratives ou non, conservent tout de même certains points communs : elles ne servent à rien, sinon à donner du plaisir à quelques individus, un plaisir qui ne passe ni par le sexe ni par l’estomac. 
François Morellet, Ma Musée,
jusqu’au 4 février 2008,
musée des beaux-arts de Nantes
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