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Riad Sattouf
« Et la jeunesse ? Bordel ! »
INTERVIEW / ARNAUD BÉNUREAU
ILLUSTRATION : L'ASSOCIATION / RIAD SATTOUF

Depuis 2004, La vie secrète des jeunes s’affiche dans Charlie Hebdo. Ces rendez-vous hebdomadaires donnés par Riad Sattouf reflètent, sans jamais la déformer, la jeunesse France. À l’occasion de la publication du recueil de ces planches à L’Association, rencontre avec cet enfant
du rock d’à peine 30 ans qui a appris à lire avec Tintin, a vu Nirvana sur scène et a vaincu son âge ingrat à Rennes.


Comment tombe-t-on dans la bande dessinée ?  Assez facilement. C’est une activité solitaire très agréable où l’on est vraiment le seul Dieu. On crée son petit monde. C’est un prolongement des jeux d’enfants. Ceux avec les Playmobil et les petites voitures. Ensuite, et pour parler pompeusement, cette activité devient un challenge, un champ d’exploration.

Malgré ce prolongement du monde de l’enfance, un élément déclencheur vous a-t-il poussé dans cette voie ?  Pas vraiment. J’ai appris à lire avec Tintin et me suis rendu rapidement compte que dessiner n’était pas très difficile. Il était alors assez simple de s’inventer des histoires et de s’amuser à voir ce qui pouvait bien en sortir. À l’adolescence, j’ai découvert Richard Corben (dessinateur et scénariste de bande dessinée américain connu pour ses œuvres de fantasy, ndlr). Il est devenu une sorte de mentor. Ses bandes dessinées dégageaient une puissance terrible. Il ne s’interdisait aucun sujet et n’avait aucune pitié pour ses personnages. Corben n’a fait que confirmer que la bande dessinée était ce que je voulais faire.

Quelle a été la genèse de La vie secrète des jeunes ?  Philippe Val m’a proposé de rejoindre les dessinateurs de Charlie, il y a maintenant plus de trois ans. Comme je ne suis pas très bon en dessin politique, je lui ai proposé cette idée. Il l’a acceptée, et je lui en serais toujours reconnaissant. C’est la série que j’ai le plus de plaisir à faire.

Faut-il voir cette série comme une étude anthropologique ?  Je n’en sais rien.

À l’instar de Larry Clark, votre sujet de prédilection est l’adolescence. Pourquoi les jeunes vous passionnent-ils autant ?  On me pose souvent cette question. Et je sais de moins en moins y répondre. Je ne sais pas. Pour moi, la définition du jeune est très floue. Et je n’essaie surtout pas d’intellectualiser la chose. En fait, j’essaie surtout d’avoir un regard sur la jeunesse.

Vous arrive-t-il de vous censurer ?  Je n’ai pas l’impression. Mais inconsciemment sans doute. Parfois, certaines anecdotes que j’observe, sont tellement caricaturales en elles-mêmes que je ne peux pas les retranscrire.

Justement, pouvez-vous expliquer votre façon de travailler ? Dessinez-vous en live ? Ou alors laissez-vous mijoter les scènes auxquelles vous assistez ?  Le jeudi après-midi, je réfléchis à la semaine écoulée. Je regarde ce qui remonte à mon esprit. Je ne dessine jamais d’après nature. Je fais plutôt du scénario d’après nature. Je rejoue la scène que j’ai vue à mon bureau. Je parle. Je gueule dans ma pièce en faisant les voix pour bien retrouver l’intonation. Pour que cela sonne juste.

La vie secrète des jeunes sonne d’autant plus juste que vous installez d’emblée une ambiance.  Et bien, c’est assez subjectif, je pense. Certains peuvent trouver, au contraire, que mon dessin est trop sommaire pour exprimer une ambiance. Alors que justement, je fais très attention à ne pas trop pousser le dessin. J’aime bien le vide. Ainsi le lecteur peut s’y installer.

Une fois installé, le lecteur remarque que l’action de plusieurs épisodes de La vie secrète des jeunes se déroule sur Rennes. Quel rapport entretenez-vous avec cette ville ?  J’y ai fait mon collège et mon lycée. C’est une ville que j’aime beaucoup. Même si en dix ans, elle a beaucoup changé.

Rennes est connue pour être une ville rock. Avez-vous fréquenté cette scène-là ?  Oui, si l’on peut dire. J’y ai vu Nirvana quelques jours avant le suicide de Kurt Cobain. Les Trans Musicales étaient LE grand événement de mon adolescence. J’essaie d’y retourner de temps en temps. Mais ce n’est pas facile. Je me rappelle de l’année de la venue de Jesus Lizard. Un des concerts les plus fous que j’ai vus.

Rennes, c’est aussi Ouest-France. D’ailleurs dans Retour au collège, vous écrivez : « Sylvie Bleuet était issue de l’élite culturelle bretonne : son père était journaliste à Ouest-France ». En quoi cette élite vous a-t-elle marqué ?  C’était excessif. Mais je me souviens que parmi mes connaissances, avoir des parents qui travaillaient à Ouest-France était le top du top. Enfin d’un point de vue intellectuel. Je me rappelle qu’il y a trois ans, j’ai eu un article sur ma bande dessinée Retour au collège. Ils avaient titré l’article : « Il dépasse ses complexes grâce à la bédé ». Ou un truc comme ça. Un peu à la manière de : « Handicapé, il travaille quand même à la cantine de Pontchaillou ». Je trouvais ça très rigolo.

Retour au collège, La vie secrète des jeunes ou encore Le manuel du puceau vous ont-il permis de faire une croix sur votre adolescence ?  Pas vraiment.

Ce qui signifie que la série La vie secrète des jeunes est sans fin.  J’aimerais beaucoup continuer. Pour moi, c’est une sorte de journal, mon journal intime. Mais peut-être qu’un jour je lasserai. C’est possible. Alors je continuerai seulement pour moi !

Visiblement, ce n’est pas prêt de s’arrêter. Beaucoup de magazines ont fait de vous une personnalité incontournable de l’année 2008. Avez-vous conscience du buzz qu’il y a autour de vous ?  C’est quoi un buzz ?

Et bien, certains vous considèrent comme le meilleur humoriste de France.  C’est difficile à dire. Et puis, c’est typiquement le genre de qualificatif qui fait qu’on est plutôt détesté qu’apprécié. En tout cas, cela ne me fait ni chaud ni froid. Je suis content quand des gens aiment mes livres. Mais je suis quand même loin de faire l’unanimité.

La vie secrète des jeunes (L’Association). Les planches de cet ouvrage sont toutes parues dans Charlie Hebdo entre 2004 et 2007.