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Simon Abkarian
«Sans le désir, il ne peut pas y avoir de grâce»
INTERVIEW ARNAUD BÉNUREAU/
PHOTO MYSTERDAM POUR KOSTAR
Hier, méchant dans Casino Royale. Aujourd’hui, en compétition officielle à la Berlinale. Et demain, du prochain Robert Guédiguian. Simon Abkarian, acteur de cinéma,
de théâtre et auteur se retournant sur son passé,
est un homme à part. Insaisissable.


Comment êtes-vous devenu comédien ?  De 17 à 20 ans, je travaillais dans un atelier de chaussures pour femmes. Et à ce moment-là, je vois un spectacle au Théâtre du Soleil. J’ai été touché. Après un stage avec Pierre Bigot et deux mois d’audition, je suis entré au Soleil.

Aujourd’hui, vous cultivez la volonté de brouiller les pistes. À la fois capable d’être du casting d’un James Bond, de jouer dans Ararat d’Atom Egoyan et de vous lancer dans l’écriture pour Pénélope, ô Pénélope  Dès lors que je connais ma ligne de conduite intérieure, les pistes se brouillent et se débrouillent d’elles-mêmes. Je n’ai pas envie de faire tout et n’importe quoi. Je ne fais pas du théâtre ou du cinéma à n’importe quel prix. Il faut que le projet me plaise. Qu’il parle au monde. Qu’il parle du monde. Malgré tout, je crois aussi au fait que le cinéma, comme disent les Américains, peut être de l’entertainement.

Est-ce votre expérience américaine qui vous laisse penser ça ? Car ici, en France, vous êtes un habitué des films d’auteurs.  Pas forcément. Prenons l’exemple de Jonathan Demme pour lequel j’ai joué dans La vérité sur Charlie. Qu’un oscarisé se présente devant moi, je n’en ai rien à foutre. Mais lorsque ce même homme hors du commun qui aime le cinéma me regarde et me dit : « Je n’ai pas de rôle pour toi, mais j’ai envie de travailler avec toi », je sens un réel désir.

Serait-ce donc le désir qui guide vos choix ?  C’est très important. Il faut se sentir désiré. Pas comme une prostituée. Mais plutôt comme quelqu’un qui recèle en lui quelque chose d’unique. Le désir se situe là. Moi, les acteurs avec lesquels je travaille je les aime, je les désire. Nous sommes alors réunis autour d’un propos. Pour le dire et le défendre. Pour le proposer au monde. Mais sans le désir, il ne peut pas y avoir de grâce.

C’est à cet instant que le théâtre comme le cinéma peuvent être magiques…  Oui. Certes nous tenons compte des lois du marché. Surtout au cinéma. Mais à l’intérieur de ce monde-là, il est possible de pratiquer de l’intelligence, de la légèreté. Des choses qui, comme on dit, ne sont pas emmerdantes.

Et vous vous emmerdez souvent en tant que spectateur ?  Le théâtre psychologique ne m’intéresse pas. Je ne veux pas faire de raccourcis ni de caricatures, mais voir, pendant toute une pièce, un acteur en train de cloper assis sur sa chaise, ça m’emmerde. Ou alors faire de l’action pour faire de l’action m’emmerde aussi. Il ne faut pas que cela soit l’obsession première d’un réalisateur de voir deux taureaux se taper l’un sur l’autre pour ensuite aller libérer la belle dans le donjon.

Est-ce pour toutes ces raisons que vous acceptez Casino Royal? Car ce James Bond n’est pas à vos yeux, un film d’action pur et dur ?  Le James Bond, c’est particulier. Car c’est un mythe.

Réalisiez-vous un rêve ?  Pas forcément. Je suis allé faire le casting. Ils m’ont pris. Je l’ai fait.

Vous en parlez très naturellement alors que jouer le méchant dans un James Bond, ce n’est quand même pas rien…  Parce que cela s’est passé ainsi. Vous savez, sur la place de Paris, il y avait des acteurs sur le coup. Je n’ai couru après personne. Je ne minimise pas le fait d’avoir travaillé dans un James Bond. Je dis simplement que les Anglo-Saxons sont très pragmatiques. Ils ont vu les essais et ont dit oui.

Lorsque vous travaillez pour le prochain Robert Guédiguian, L’armée du crime, avez-vous l’impression de revenir à un cinéma qui a davantage forme humaine ?  Là, il y a de la fraternité. Son cinéma m’inspire. Parce que Guédiguian parle du monde en passant par ses acteurs. Et ses acteurs sont ses amis. Sans pervertir ni son cinéma ni son amitié, il arrive à faire des films avec eux. À un moment donné, ses propos nous traversent tous. Et ce sans être obligé d’avoir les mêmes opinions politiques ou la même vision philosophique sur le monde. En cette époque de pragmatisme et de désir de résultats, je trouve ça presque de l’ordre de l’utopie.

Vous parlez de désir de résultats. Mais de votre côté, avez-vous connu l’échec artistique ?  J’ai fait des spectacles où il y avait sept personnes dans la salle. Le metteur en scène avait un propos qui me plaisait. Nous avons ri. Mais résultat, il y avait sept personnes dans la salle. Parce que la pièce était hermétique. Et puis, il y avait cette manière de vouloir à tout prix révéler des choses. Nous n’avons rien révélé du tout. À personne. Tout a déjà été dit. Il ne reste plus qu’à redire et à redire encore.

Aujourd’hui, auprès du grand public, vous êtes de plus en plus identifié. En avez-vous conscience ?  Peut-être. Je ne sais pas. En tous les cas, les gens de cinéma savent que je suis un acteur qui n’entre pas dans les meubles sur un plateau de tournage. Je ne fais pas perdre de temps à l’équipe. Je m’implique, ne gèle pas le film et peut apporter une couleur à un film. Mais, je suis lent. Je ne peux pas aller vite dans mes choix. J’ai toujours commencé par la première marche et n’ai jamais sauté sur la dernière d’un coup.

Justement, la voyez-vous cette dernière marche ?  J’espère que non. Être artiste, c’est comme être sur un champ de bataille. Il faut être constamment en mouvement. Car une fois que vous vous asseyez, vous êtes mort.

Rage, de Sally Potter, avec Jude Law et Simon Abkarian.
En compétition officielle au Festival international du film de Berlin. Jusqu’au 15 février.

L’armée du crime, de Robert Guédiguian,
avec Virginie Ledoyen, Simon Abkarian.
Le 23 septembre.