par Pierrick Sorin
ACCUEIL KOSTAR  ACCUEIL LE MOI DERNIER ÉPISODE 2



Doit-on utiliser de la vraie eau pour simuler l'orage ?



Chanteur opéra



Chanteuse opéra



Comte sur brûleur

 

Épisode 1
PHOTOS / PIERRICK SORIN

dfghdfgh Je suis resté à nantes. je suis rarement sorti. j’ai essentiellement travaillé à la conception de la mise en scène d’un opéra. C’est sans doute l’un des projets les plus difficiles auxquels j’ai pu être confronté.  Je n’aime guère l’opéra. La musique, passe encore... mais les voix qui viennent se greffer dessus avec plus ou moins de bonheur, c’est vraiment trop. En plus, je ne comprends rien aux paroles... Quant à «mettre en scène » un opéra, voilà une idée qui me paraît assez suspecte. C’est comme si on tentait, par une pure opération de séduction visuelle, de «faire passer la pilule» — celle du temps, en particulier, qui s’écoule avec lenteur et provoque douleurs et fourmillements dans les fauteuils de velours un peu raides de nos bons vieux théâtres.  On fait dans la «trouvaille », on invente des images «poétiques», parfois d’avant-garde, pour montrer qu’on est «dans le coup» et que l’on fait partie d’une classe supérieure, à la pointe du progrès en matière de goût.  De plus, j’ai l’impression qu’on travaille rarement avec le texte du livret. On se bat plutôt contre lui. On s’en «dépatouille» au mieux. On tente de pondre un «produit culturel» correct. C’est déjà quelque chose... Le plus étonnant c’est qu’on se prend au jeu et, parfois, on parvient même à croire qu’un peu de génie habite cette petite entreprise...  Enfin je dis cela, mais je dois admettre que je n’y connais rien. je n’ai vu que deux opéras dans ma vie... j’y suis allé pour la première fois cette année, quand j’ai appris qu’on me proposait un tel exercice. J’ai vu L’or du Rhin de Bob Wilson. C’était quand même assez réussi. Au moins, à défaut de donner à voir une oeuvre qui interpelle notre conscience, le metteur en scène limitait-il les dégâts de la spectacularisation en jouant la carte d’un minimalisme élégant et de surcroît respectueux de la dimension sonore. C’est quand même l’essentiel, dans l’histoire.  Si, malgré ces réticences, je m’adonne à cette tâche avec, qui plus est, l’application acharnée d’un bon élève, c’est que je suis sensible à ce qui, pour moi, est nouveauté et découverte. C’est aussi parce que c’est un terrain d’expérimentation où je peux jouer avec des moyens assez exceptionnels. Et puis je ne crache pas sur le prestige qui peut en découler...  L’opéra, c’est La Pietra del Paragone de Rossini. Style plutôt bouffe, écrit à vingt ans par le maestro pesarien. C’est une production du Théâtre du Châtelet. je travaille en collaboration avec Giorgio Barberio-Corsetti, metteur en scène italien, chevronné en la matière. jean-Christophe Spinozi dirigera l’orchestre. La création et les premières représentations auront lieu à Parme, en décembre. Les représentations parisiennes auront lieu en janvier, au Châtelet.  Je me suis familiarisé avec la musique. Mon oreille un peu gauche a fait quelques progrès. Il y a même des passages que j’aime bien.  J’ai proposé un concept de mise en scène qui ne présente aucun intérêt intellectuel particulier, mais qui a le mérite d’être assez cohérent en regard d’un certain nombre de contraintes qu’il serait fastidieux d’énumérer. De plus, ça peut être drôle et «sympa». Mais c’est un sacré «challenge» technique. Il s’agit, en gros, de créer des «tableaux cinématographiques » en direct, en format ultrapanoramique, sur un alignement d’écrans situés au-dessus des chanteurs. Ces derniers évolueront sur fond bleu, devant des caméras fixes, et seront «incrustés» dans des décors miniatures eux-mêmes cadrés «en live». Comme disent les techniciens, à propos des infrastructures matérielles cachées et des réseaux de câbles : «y’aura de la tripaille en coulisse».  La perspective d’être bientôt confronté à la réalité du plateau, avec dessus des chanteurs, qui ont la réputation de ne pas être aussi maléables que des personnages en pâte à modeler, me stresse passablement. D’après mon médecin, les traces d’exéma apparues sur ma jambe droite seraient directement liées à l’ambitieux projet.  J’ai donc passé le plus clair de mon temps à finaliser le story-board, nerf de la guerre dans ce genre d’opération. J’ai réalisé ensuite, avec du polystirène extrudé, les prototypes simplifiés des décors miniatures : la villa du héros (le comte Asdrubale), la cuisine, les brûleurs de la gazinière sur laquelle ce dernier chantera, tel un liliputien, les pieds léchés par les flammes.  J’ai enfin effectué des plans et croquis desdits décors pour qu’ils soient exécutés par des «pros de la maquette». Souvent, ces dessins portent des anotations exprimant des doutes sur les moyens à mettre en oeuvre pour représenter la scène. Par exemple, sur celui qui représente le comte enlassant Clarice en pleine tempête, j’ai écrit : «Faut-il projeter de la vraie eau sur les personnages pour simuler l’orage ?».  Un soir, je me suis accordé un moment de décontraction en sirotant un Gigondas devant un documentaire d’Arte qui expliquait comment la CiA avait favorisé l’émergence de l’islamisme radical. Il a commencé à pleuvoir. Une sacrée saucée, ça tambourinait sec sur les velux. j’ai soudain pensé qu’il y en avait un d’ouvert au-dessus de mon bureau. Je suis allé voir...  La réponse à ma question «Fautil projeter de la vraie eau...?» était venue du ciel. Le croquis de la scène de l’orage, posé sur le bureau, avait pris l’aspect d’un lavis ruissselant qui mariait, non sans un poil d’ironie, représentation et réalité. Effectuée de manière volontaire et dans un but esthétique, cette technique de «dripping» eût donné un résultat plutôt ringard. Mais ici le caractère fortuit de l’incident, la rencontre complémentaire d’un geste culturel et d’une manifestation simple de la nature, chargeait le croquis d’une sorte «d’indice métaphysique». Bien que la chose ne présentât, somme toute, qu’un intérêt assez mineur, elle provoqua chez moi une jubilation bien agréable. C’était peut-être, aussi, l’effet du verre de rouge.
www.pierricksorin.com