par Pierrick Sorin
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Chaise à double étage: création Guy-Paul Pain



« les souffrances du garçon vacher » sans et avec crême



 

Épisode 10
PHOTOS + DESSIN / PIERRICK SORIN

Début mai, je devais m’envoler pour Tahiti afin de réaliser une exposition à Papetee. Pour des raisons assez obscures, le projet a été annulé. À défaut, j’ai pris trois jours de vacances en Vendée, chez mes « beaux- parents ».  J’ai quand même emporté un ordinateur : rien de tel qu’un cadre champêtre pour ruminer quelques pensées créatives, la narine titillée par l’odeur bienveillante de quelques déjections bovines.  La température était printanière. Un bel après-midi s’annonçait. Nous déjeunâmes sur la terrasse.  Après avoir englouti une belle assiette de « moujettes » et quelques verres de Mareuil, je fus sujet à une montée de fièvre, à des frissons et autres maux de gorge. Une sensation de fatigue accablante me cloua au paddock tandis que le soleil, narquois, embrasait la campagne.  Il est vrai que les jours précédents, je n’avais pas ménagé ma peine, pressant le pas d’un rendez-vous à l’autre dans les courants d’air du métro parisien. C’était sûrement là que j’avais attrapé froid et mon corps avait attendu le relâchement du week-end pour se laisser gagner par le mal.  Le soir, après un repas frugal, la seule activité qui me parut acceptable, eu égard à ma grande mollesse physique et mentale, fut de regarder, blotti dans un fauteuil, une émission de divertissement sur TF1. Elle avait pour thème les phénomènes paranormaux. J’appris ainsi, à l’occasion d’un reportage fort bien léché, que certaines voyantes lisaient l’avenir de leurs clients non dans les lignes de leurs mains mais dans la forme de leurs fesses.  Lors ma nuit fut peuplée de rêves agréables.  Le lendemain, mon état n’avait guère évolué. Je pris quand même un bol d’air et deux ou trois tisanes, enroulé dans ma couette. J’étais assis dans une sorte de fauteuil à double étages, permettant d’accueillir deux fessiers différemment orientés : une pièce mobilière unique sculptée par mon « beau-père ». L’œuvre, sait-on jamais, sera peut-être un jour dans la collection du MIAM (Musée International des Arts Modestes).  En fin d’après-midi, après une longue sieste, j’avais retrouvé un peu d’énergie. Je pus faire, en famille, une incursion dans un Emmaüs. J’espérais y trouver quelques vieux électrophones portatifs à bas prix. Je récolte volontiers ce genre de machines, non par goût de la collection mais par besoin. Pour mes « petites affaires » artistiques. .  Cette fois, point d’électrophone. J’achetai alors, pour deux euros, un dévidoir à papier toilette, années 70, de belle facture : boîtier inox décoré de rondelles en plexi fumé.  De retour au bercail, mon trophée à la main, je me rendis directement dans la salle de bain pour éponger mon front moite. Toujours un peu souffrant, la balade m’avait fait un peu suer.  Je posai négligemment le dévidoir sur une petite table, contre un mur blanc. Je vis aussitôt se former, sur le mur, un dessin de lumière, précis et raffiné : la forme d’un visage surmonté d’un chapeau. La tête d’un cow-boy.  Ma surprise passée, je compris que ce curieux graphisme était produit par la réflexion d’une source de lumière — un spot encastré dans le plafond — sur la surface polie du dévidoir. Il suffisait que je bouge celui-ci de quelques millimètres pour que le dessin se déforme et perde son aspect figuratif. J’eus l’idée de compléter le dessin. Je pris ce que j’avais sous la main : un tube de crème contre les irritations cutanées. Avec l’embout du tube, je traçai, bêtement, un nez, une bouche. Trop liquide, la crème commença à couler rendant le visage quelque peu larmoyant. C’était sans doute mieux avant, sans cette intervention crèmeuse un peu redondante.  Tout cela eut lieu « en cachette ». Je n’avais bien sûr demandé à personne le droit de tartiner de la crème sur le mur de la salle de bain, le grand art, c’est bien connu, se passe toujours d’autorisation.  Oubliant ma fatigue, j’ai fait quelques photos de cette œuvre éphémère que j’ai appelée « Les souffrances du garçon vacher ». Comme quoi la campagne, ça inspire son homme. Surtout s’il est un peu malade.