
Portrait à la claque
Croquis sans idée
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Épisode 11
PHOTOS + DESSIN / PIERRICK SORIN
Difficile de rédiger ce dernier texte. Je suis en proie à une grande inquiétude. Sorin n’est pas « serein » comme disent parfois mes petits camarades, amateurs de bons mots. Il est vrai que je suis rarement décontracté, mais là c’est pire que tout. n Je me suis embarqué dans une « histoire artistique d’envergure », fort excitante en soi, mais dans laquelle, faute d’une « bonne idée », je patauge et suffoque tel un chiot qui par malheur aurait sauté dans une mare trop profonde. Je me suis engagé à réaliser une « œuvre spectaculaire » dans le cadre d’un événement culturel très médiatisé et dont la fréquentation promet d’être pour le moins impressionnante. La chose aura lieu dans quelques mois, dans un espace publique, dans une grande ville. Stratégie de communication oblige, je ne suis pas autorisé à donner plus de précisions. Ça gagne en mystère. Lorsqu’on m’a proposé ce projet, j’ai rapidement énoncé quelques idées. J’ai parlé de mettre en place, dans la rue, des studios de prises de vues pour réaliser, dans l’instant même de l’événement, des séquences vidéo dans lesquelles les spectateurs interviendraient comme « acteurs ». Les séquences seraient diffusées, quelques minutes après avoir été enregistrées, sur des écrans géants. L’un d’eux, la façade même d’un bâtiment, ferait 60 mètres de large sur 40 mètres de haut. Quant à la bande-son, elle serait produite en direct par des musiciens. Bien que le contenu artistique de ces projections baignait dans le plus grand flou, les organisateurs m’ont accordé leur confiance. Voilà donc les opérations lancées : directeurs de production, responsables techniques, entreprises spécialisées en installation d’écrans et projections grands formats, tout le monde commence à s’agiter. D’une manière ou d’une autre, une bonne centaine de personnes vont mettre la main à la pâte pour donner vie à la recette sorinienne. Le budget est conséquent. L’événement ne durera que quelques heures mais devrait drainer près de 40 000 spectateurs. Il y a quand même un « hic » : je ne sais pas vraiment quoi faire. Les moyens sont là, mais pas l’idée. Quel rôles auront les spectateurs dans cette création ? Quelle histoire vais-je raconter ? Réponse = ensemble vide. J’ai fait des essais. J’ai réalisé quelques séquences-tests qui se voulaient drôles. Mais en vérité, qu’on les prenne au premier, second ou troisième degré, elles ne font que rendre patent mon absence totale d’inspiration. La séquence de la « femme à moustaches » , par exemple, sensée faire écho à Méliès et à l’art forain, s’est avérée particulièrement pitoyable. Je passe des heures à mon bureau, à fumer des cigarettes, à griffonner des croquis. Enfin... le terme « croquis » est un peu prétentieux. En général, je trace un cadre qui représente un écran géant, puis, dedans, une tête de bonhomme... très sommaire... d’un geste mou... et puis, plus rien. Une cigarette. Une lichette de Médoc. Je prends une nouvelle feuille : même dessin avec une tête encore plus sommaire... Je tourne à vide et en rond. Une vision me hante : une place publique, de nuit, noire de monde. Des gens qui passent par milliers devant des écrans gigantesques, l’œil un peu morne. Ce qu’ils voient les laisse indifférents. Ils ne s’arrêtent pas, n’éprouvent aucune envie de participer. Les plus patients se gratouillent le menton, plissent les yeux et s’interrogent : « Était-il nécessaire de mettre en œuvre de tels moyens pour un résultat aussi pauvre ? » Hier, j’ai quand même eu une idée. On pourrait appeller ça : « La claque de l’artiste » – il y a bien eu Le baiser de l’artiste d’Orlan – ou encore : « Portaits à la claque »... Les spectateurs passeraient tour à tour devant une caméra et recevraient, de ma part, une baffe. Un peu plus tard, une succession, joliment rythmée, de portraits animés s’afficherait sur grand écran : des gens par centaines essuyant des claques sans broncher. Bien sûr, les musiciens s’accomoderaient des claquements répétés des mains sur les visages. Je ne sais pas quel message serait ainsi véhiculé mais l’idée me plaît. Les « pros de la com » inviteraient diverses personnalités à participer à cette création pleine de fraîcheur et d’insolence : Bertrand Delanoé, Christine Albanel, Claude Berri... claqués sous les flashs des photographes de la presse européenne. Reste à savoir si les spectateurs seront prêts à payer de leur personne pour voir, pendant quelques secondes, leurs « Portraits à la claque » s’afficher sur 40 mètres de haut, devant la foule. Je vais en parler aux organisateurs. J’espère qu’ils ne regretteront pas d’avoir adhéré à mon projet. n Il est bien possible que je passe encore de longues heures à mon bureau, à chercher autre chose, la clope au bec et la peur au ventre. 
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