par Pierrick Sorin
ACCUEIL KOSTAR  ACCUEIL LE MOI DERNIER



Le Sorin tatiesque dans la boîte magique



Binelde

La transformation des chaussures


Tournage en Angola avec la caméra 35 mm « bricolée ».
Photo : Binelde Hyrcein Semedo


 

Épisode 15
TEXTE ET PHOTOS / PIERRICK SORIN
PHOTO et MONTAGES / KARINE PAIN

C’était « Binelde » qui devait transporter la valise de Paris à Nantes. J’avais compris que c’était une fille, une stagiaire. Je m’étais interrogé sur l’origine de son mystérieux prénom. Brésil ? Espagne ?... Verrai-je arriver une petite brune ou une grande blonde ? Qu’importe. L’important, c’était la valise.  Le rendez- vous avait été fixé à 12h10, à la sortie sud de la gare. « Binelde » savait que je serais au volant d’une golf break, gris métal, avec une paire de rétros en vrac qui pendouilleraient sur ses ailes griffées.  J’avais trois minutes de retard. Je me suis arrêté en double-file et j’ai embrassé du regard les trois pèlerins qui faisaient le pied de grue sur le trottoir. L’un d’eux, valise aux pieds, moulinait des bras dans ma direction, le visage inondé d’un sourire éclatant. C’était « Binelde », un jeune homme, black, de petite taille, avec barbe et casquette. Tant pis pour la blonde.  « Salut Pierrick ! J’ai tout de suite reconnu la voiture ! » Il se marrait.  Il a préféré garder la valise contre lui, à l’avant, plutôt que de la déposer dans le coffre. « Je suis étudiant à l’École des beaux-arts de Monaco et ça fait longtemps que je connais ton travail. C’est génial de te rencontrer ! », a-t-il ajouté. J’ai opiné du bonnet, essayant de sourire autant que lui. Une légère inquiétude me gagnait toutefois : je devais, en l’espace de trois heures, avant que valise et convoyeur aient repris le train, effectuer un travail précis qui nécessitait une bonne dose de concentration. Avoir dans les pattes un jeune admirateur prolixe, à la curiosité aiguisée, voilà qui n’allait pas arranger mes affaires.  Quelques paroles plus tard, nous étions dans mon atelier. J’ai présenté Binelde à ma compagne, Karine, et on s’est groupés autour de la valise. Il y a eu un léger silence. Binelde l’a ouverte avec précaution. J’en ai sorti un vieil imperméable kaki, puis une paire de chaussettes à rayures rouges, plutôt usées et encore un chapeau assez informe.... Dans les films, quand un type sort ce genre de trucs d’une « précieuse valise », c’est qu’il s’est fait rouler sur la camelote. Mais là, pas vraiment. Les fringues étaient signées « Tati ». L’enseigne parisienne low-cost, on oublie. C’étaient les vrais vêtements portés par le grand Jacques dans Mon oncle ou Les vacances de Mr Hulot. J’ai découvert et aimé les films de Tati dans mon enfance et il est clair que son style m’a fortement influencé. Instant émouvant, donc. J’ai enfilé l’imper du « maître ». Binelde exultait : « C’est dingue ! Je viens d’Angola, j’ai grandi au milieu de la guerre, dans une famille de treize enfants. Quand je suis arrivé en France, j’ai entendu parler de Tati et de Pierrick Sorin et aujourd’hui je suis chez Sorin et il porte les fringues de Tati ! ». L’émotion c’était bien joli, mais je devais passer à l’action. Si les vêtements étaient là, c’est que je m’étais engagé à créer une petite « œuvre » : un théâtre optique, autrement dit une « boîte magique » dans laquelle on verrait un Sorin tatiesque, en film, marcher sur un vrai disque vinyle tournant sur une platine en émettant un extrait musical issu de la bande originale de Jour de fête. L’œuvre devait être présentée dans l’exposition réalisée par Macha Makeïeff : « Tati, 2 temps, 3 mouvements », à la Cinémathèque française.  Problème : on avait omis les chaussures. J’en ai pris une paire à moi que j’ai transformée en les peignant avec de la gouache marron. Un peu de maquillage et hop ! ça tourne... Binelde m’a donné un coup de main pour la préparation et puis, pendant les prises, il s’est fait discret. J’ai commencé à le trouver très bien, ce gars-là. Karine a numérisé les « rushes ». On les a visionnés tous ensemble. C’était pas mal : j’avais évité l’écueil d’un jeu trop mimétique. On a rangé les vêtements dans la valise. Binelde devait reprendre le train dans la demi-heure, mais il voulait absolument me montrer des images de ses propres travaux artistiques. J’ai ainsi découvert qu’il faisait d’excellentes photos, qu’il réalisait des chaises « design » avec des claviers d’ordinateur, qu’il s’était lui-même bricolé une caméra 35 mm avec laquelle il tournait des clips dont la qualité d’image était assez étonnante. On a discuté un bon moment. Son histoire, mais plus encore sa manière d’appréhender les choses avec une simplicité à la fois intelligente et efficiente, avait quelque chose de troublant qui mettait en question mes habitudes mentales. Je me demandais même si la rencontre avec le « convoyeur de valise » n’était pas un événement plus important que le fait d’endosser l’imperméable du génial Jacques Tati. Issu d’un contexte pas vraiment favorable à un « épanouissement artistique », Binelde, me fit comprendre, sans grand discours et sans exprimer quelques prétentions de réussite particulières, qu’avec seulement des envies et un esprit ouvert, il pourrait aller « loin ».  Finalement, il a raté le dernier train.