par Pierrick Sorin
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Épisode 17
TEXTE ET PHOTOS / PIERRICK SORIN
PHOTO et MONTAGES / KARINE PAIN

C’est curieux… J’ai un projet tout à fait passionnant : la création d’un spectacle, très personnel, répondant au titre de «22H13 (ce titre est susceptible d’être modifié d’une minute à l’autre )». Entre théâtre et performance vidéo, mon intention est de mettre en scène des instants choisis de mon quotidien de créateur. Plus de 40 représentations sont déjà programmées à partir du printemps, au Théâtre du Rond Point (Paris) et au Théâtre National de Toulouse. Or, je n’ai pas encore écrit une seule ligne… Je suis très motivé, en théorie. Mais au lieu de m’atteler à cette noble tâche artistique, je passe tout mon temps à ranger mon atelier. J’ai déjà trié le contenu de tous mes tiroirs, caisses en plastique et autres boîtes en carton — soit un total de 560 réceptacles contenant des documents administratifs, des cassettes vidéo, des livres, du matériel informatique, des bouteilles de vin frelaté, des câbles en tout genre, des caméras, des projecteurs super 8, des déguisements, des perruques et encore toutes sortes d’objets pour bricoler des décors ou accessoires de films. J’ai mis à la benne plus de 40 mètres cube de matériel. Je me lance maintenant dans la fabrication d’étagères pour optimiser l’exploitation de mon espace. Au départ, je pensais consacrer une petite semaine à cette opération “ménage et rangement”. J’en suis aujourd’hui à 45 jours. C’est beaucoup, même s’il est vrai que j’ai une surface de 300 m2 à mettre au clair. Mon labeur touche à sa fin. Jamais mon atelier n’a été plus ordonné. J’ai néanmoins du mal à calmer mon ardeur. Je m’invente de nouvelles corvées : percer des trous dans mon bureau pour y faire cheminer discrètement tous ces câbles dont dépendent aujourd’hui nos relations sociales, grimper sur le toit brûlant pour extraire de la gouttière les étrons secs de la chatte de la voisine… «22h13…» attend son heure.
C’est le mois d’Août, la ville se tait sous la chaleur.
Beaucoup se cassent, tôt, vers les plages, rayon - soleil.
Moi, chez Casto, rayon - poubelles.
Ma copine est à la piscine.
Je bronze à la déchèterie, elle fulmine.
 Les raisons de cette activité — à tendance addictive — de “mise en ordre de mon environnement immédiat”, sont multiples. Passons sur les plus enfouies, celles qui relèvent de la structure psychologique profonde du sujet. Voyons celles dont je préfère parler : les plus valorisantes socialement. n Je viens juste de vivre une expérience artistique très prenante pour laquelle j’ai séjourné à Paris pendant deux mois. J’ai mis en scène et créé la scénographie d’un opéra : Pastorale, une œuvre contemporaine du compositeur Gérard Pesson, fondée sur un roman fleuve du XVIIe siècle, L’Astrée d’Honoré d’Urfée. Lourd travail, plutôt stressant. Cumulant les fonctions de metteur en scène, scénographe, créateur des costumes et lumières, j’étais souvent assailli de questions. Je m’en suis sorti grâce à la patience et au dynamisme de mes collaborateurs. Notons que cette production avait une particularité frappante. Elle associait des personnalités dont la complémentarité était, d’emblée, peu évidente : un compositeur érudit, des chanteurs lyriques (jusqu’ici, ça va), un chorégraphe plus habitué à la variété qu’à la musique savante (Kamel Ouali), des jeunes chanteuses issues de la Star’Ac ou de La Nouvelle Star et moi-même, inculte en matière d’opéra et plus prompt à m’auto-filmer dans mon mini-studio qu’à régler des tableaux vivants où quantité de chanteurs et danseurs doivent batifoler sans se marcher sur les pieds. J’ai réalisé une mise en scène très “vidéographique”, ponctuée de gags visuels. Des projections d’images, souvent produites en direct, se superposaient dans la profondeur du plateau, créant de plaisants effets de relief. À l’occasion, j’ai croqué le bras de mon propre enfant, avec son accord, pour créer une apparition fantasmagorique du dieu Saturne (illustration page 58).  De cette expérience, qui fut aussi une immersion dans de multiples rapports humains (toujours chaleureux malgré la tension permanente), je suis ressorti un peu abasourdi. De retour à Nantes, il m’a fallu reprendre pied, retrouver mes marques dans un univers “normal”, faire “place nette” pour que ma pensée puisse poser sereinement les bases d’une histoire nouvelle. Ménage et rangement semblent donc avoir pour but de me laver le cerveau afin que celui-ci soit plus efficient pour l’exécution de projets à venir. En même temps, la multiplication de petites corvées quotidiennes sont prétexte à repousser le passage à l’acte. Se lancer dans la création d’un nouveau spectacle dont on écrit soi même le contenu, en partant d’une page blanche, est, en effet, un peu inquiétant, même si c’est, en soi, plus intéressant et valeureux que de s’appuyer sur une œuvre existante. Ce qui peut surprendre, c’est qu’un spectacle non-écrit soit déjà affublé d’un titre aussi précis que 22H13 (ce titre est susceptible d’être modifié d’une minute à l’autre) et que, de plus, une photo en rapport (illustration ci-dessous) soit déjà présentée. C’est simplement que j’avais obligation de fournir un titre et une image pour l’incontournable “dossier de presse”. J’ai inventé un truc, au pif. On verra bien si ça colle à la réalité. Tout ce dont je suis à peu près sûr, c’est qu’au tout début du spectacle, alors que les spectateurs ne seront pas encore assis, l’acteur sera déjà sur scène. Il rangera fébrilement son atelier.