par Pierrick Sorin
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Épisode 18
TEXTE ET PHOTOS / PIERRICK SORIN
PHOTO et MONTAGES / KARINE PAIN

Pierrick Sorin signera bientôt son premier spectacle personnel. Un one man show interprété par Nicolas Sansier, avec production d’images en direct. Le sujet : la création au quotidien dans l’atelier d’un vidéaste introverti et rongé par le doute.  N’est ce pas un peu vulgaire ? Je me pose cette question au sujet d’une scène que je viens d’écrire pour 22H13, spectacle que je suis en train de concevoir et dont la première aura lieu au Théâtre National de Toulouse en avril (des représentations sont également prévues en mai à Angers, en juin à Paris et au mois d’octobre à Nantes, tout cela en 2010). n Donc, dans la scène 5 – celle qui me questionne – le personnage, un artiste-vidéaste, exprime son intention de réaliser une « œuvre interactive ». Le scénario indique, je cite : Pierre est seul dans son atelier. Il a l’air un peu gêné. Il s’adresse au public : « Euh… j’ai un projet… c’est un dispositif visuel destiné à être intégré dans une maison… j’ hésite un peu à en parler, parce que… euh… ça peut sembler un peu dégoûtant… euh… bon ben… en fait c’est des toilettes, enfin… une cuvette de toilette qui permet d’observer ses propres… défécations, sur un écran, en temps réel et… en relief… J’ai réalisé un prototype pour voir un peu ce que ça peut donner… »  Pierre s’approche d’une construction très sommaire, en bois, sorte de « chaise d’aisance » – ce que de vilains rustres nomment encore « chaise à trou ».  La lunette est située à une hauteur inhabituelle (plus de 80 ans s’abstenir). Deux caméras compactes, collées l’une à l’autre, sont fixées au niveau du sol, objectifs pointés vers le haut, en direction du trou. Elles sont protégées par une vitre inclinée. Deux mini-spots à cols de cygne sont également orientés vers l’orifice de la lunette. Devant la chaise est installé un large écran de projection.  Pierre se penche et regarde dans le « trou de la cuvette » : son visage apparaît, de face, sur l’écran. Grande image un peu dédoublée aux contours oscillant entre le rouge et le vert. Pierre fait un petit bonjour de la main vers les spectateurs qui comprennent alors que son visage est cadré en direct par les caméras.  Pierre baisse son pantalon, aussi discrètement qu’il peut et s’assoit sur la cuvette. Sur l’écran de projection : paire de fesses à l’antenne, lunaire et baignée d’ombre. Pierre sort de sa poche de chemise des lunettes 3D bicolores, encore appelées « lunettes anaglyphes », pourvues d’un filtre rouge pour un œil et d’un filtre cyan pour l’autre. Il les met sur son nez et fait signe aux spectateurs d’en faire autant avec les paires qui leur ont été distribuées à l’entrée de la salle. La lumière décline sur le plateau ; seuls brillent les spots à col de cygne éclairant le fessier. n Digression : j’interromps un instant cette citation car me vient une autre idée provoquée par l’homonymie entre lunette (de toilette) et lunettes (anaglyphes) : je pourrais faire fabriquer des paires de lunettes en forme de mini-lunettes de toilette, avec couvercles amovibles pour que les âmes sensibles puissent occulter à leur vue ce qui va suivre…  Apostrophe : Oh lecteur perspicace ! De ce récit, sûrement, tu devines la suite, mais c’est plus fort que moi, je ne puis m’empêcher de te la raconter…  Reprise de la citation scénaristique : Pierre, toujours assis : son anus se dilate et laisse échapper un bel étron. Vision simultanée et en relief sur le large écran. Les spectateurs voient le corps fécal s’échapper d’une pâle planète et fondre sur eux tel un vaisseau spatial informe et sombre… Des bras se lèvent ; on se protège ; comme de l’arrivée d’un train en gare de La Ciotat. Noir sec sur l’ensemble de la scène tandis que le vaisseau se disloque mollement contre la vitre qui protège les caméras.  Bon. Tout ça, c’est dans mes rêves peut-être. Mes premiers essais en atelier, avec un faux étron pour l’instant, n’ont pas été très convaincants. Je ne maîtrise pas du tout la prise de vue stéréoscopique. Et puis je n’arrive pas à trancher cette question sur l’éventuelle vulgarité de la scène. Dans un sens, créer un dispositif qui permet de voir son propre corps en action tel qu’on ne le voit jamais, répond à une curiosité quasi-scientifique qui n’a que faire du jugement moral… En même temps, faire ça sur scène… je sais pas. Et l’acteur… aura-t-il envie ?…