par Pierrick Sorin
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Ingrid sur sa bicyclette



La Pietra del Paragone final. Photo © Roberto Ricci. Teatro Regio di Parma



Darius fait une grimace dans un restaurant parmesan
 

Épisode 2
PHOTOS / PIERRICK SORIN

Long séjour en Italie, à Parme, pour la création de La Pietra del Paragone, opéra (tendance «bouffe») de Rossini dont je co-signe la mise en scène.  La ville est riche et paisible. Très peu de voitures dans le centre, on circule à vélo. Les femmes pédalent en talons-aiguilles. Les mendiants travaillent le dimanche.  Il pleut. Je mange du jambon et du fromage, debout, la plupart du temps, entre deux répétitions, au Cafe del opera, en compagnie de mon staff : assemblage occasionnel de techniciens et de créatifs. Nous sommes amis plus que collègues. La bande des «francese» est très soudée : tout le monde pense qu’on travaille ensemble depuis toujours.  Le Cafe del opera est tenu par Ingrid, Autrichienne exilée, chaleureuse et bronzée. Elle vient d’éditer à ses frais un luxueux calendrier où elle dévoile généreusement ses charmes bonifiés par le temps.  J’ai déjà évoqué le concept de la mise en scène dans le premier numéro de Kostar. Je cite : «Elle consiste à créer des «tableaux animés» en direct, en format ultra-panoramique, sur un alignement d’écrans situés au dessus des chanteurs. Ces derniers évoluent sur fond bleu, devant trois caméras fixes, et sont «incrustés» dans des décors miniatures eux-même cadrés en live».»  La video n’est donc pas utilisée comme un ornement ou comme véhicule d’un contenu différent de celui qui est donné à voir sur la scène. La video c’est la scène, reconstruite par l’addition de ses deux composants : chanteurs et décors miniatures. Si principe poétique il y a, c’est celui de cette construction visible, où l’acte de chanter demeure central, et non une quelconque interprétation métaphorique du récit. n Le principe a séduit. Tout le monde se mobilise pour donner vie au spectacle : décorateurs, accessoiristes, machinistes… Les chanteurs, dont on m’avait laissé entendre qu’ils étaient à la fois coincés dans des attitudes statiques et peu enclin à la nouveauté, ont accepté avec bonne humeur les règles assez rigides qu’impose le dispositif de prise de vue. Ils se démènent à qui mieux-mieux devant les caméras accentuant (parfois un peu trop) le caractère burlesque de l’histoire. Dans un sens, tout va bien. n Mais j’éprouve rapidemment une sensation désagréable. Là encore, comme lors de la phase d’écriture, j’ai moins l’impression de vivre un geste de création qu’un combat assez stressant contre de multiples problèmes avec de surcroît la pression du compte à rebours. Nous avons une dizaine de jours pour construire 2h40 de spectacle. Je ressens une incohérence : le budget d’une telle création est énorme et le temps imparti à sa véritable mise en œuvre est très court. J’ai l’impression qu’il faut bâcler le travail et même renoncer à des idées pour respecter le timing. n Arrive le jour de l’antepiano, répétition générale sans l’orchestre, avec tous les costumes. Je suis assis dans la salle. La lumière s’éteint, le rideau s’ouvre. Une maquette à peine éclairée glisse doucement vers l’avant-scène, à jardin. Trois grands écrans descendent sans bruit des hauteurs du plateau : une image de douze mètres de large s’impose au cœur de l’espace : c’est la villa du Comte Asdrubale. Surviennent les acteurs et chanteurs aux costumes colorés. Ils sont là sur la pelouse, devant la façade de la villa. Pour la première fois, je vois mon story-board devenir réalité. C’est magique, c’est beau, ça marche. Ma gorge se serre, mes yeux sont un peu humides. Je suis en train de comprendre que la partie est gagnée. Problèmes divers et petits renoncements ont été transcendés par une énergie collective et créative.  Puis vient l’heure de vérité, la «première». Des gardes à cheval ont pris position à l’entrée du théâtre. On ne compte plus les caméramens et les photographes. Les premiers spectateurs arrivent. Je m’attendais à des tenues de soirée, mais c’est bien au-delà. On se croirait à un mariage princier. n Le spectacle se déroule bien. Mais j’ai été prévenu : le public est ici assez froid et traditionnaliste. On m’a d’ailleurs demandé de supprimer une scène dans laquelle je faisais apparaître des rats vivants derrière les chanteurs – les rats étant réellement présents sur scène dans une maquette vivarium. J’ai accepté cette «censure» car je considère que si mon rôle de créateur est d’affirmer une vision personnelle forte, je dois aussi prendre en considération la capacité d’un public à accepter mes choix. Le rideau se ferme. Applaudissements nourris.  Je suis maintenant dans les coulisses avec Georgio, mon compagnon de route pour la mise en scène. Il me dit : «Nous allons saluer. Ne t’inquiète pas, ici les metteurs en scènes sont toujours sifflés. Tu dois sourire comme si de rien n’était.» Paula, la frêle soprano nous attrappe par la main et nous propulse sur la scène. Les applaudissements redoublent. Pas un sifflet. Je suis sur un nuage. Je fais un petit signe à ma compagne et à mon fils Darius que je distingue vaguement dans une loge. Du haut de ses trois ans, Darius a englouti ses 2h30 d’opéra italien avec l’attention d’un vieil habitué des « loggione».  Le rideau se ferme. Sur le plateau, tout le monde exulte et s’embrasse. Le directeur du théâtre me serre dans ses bras et, sa grosse barbe collée contre ma joue, il hurle à mon oreille : « Ouite ans, céla fé ouite ans qu’oune mise en scène n’avait pas été applaudie, c’é génialissime, cé oune triomphe! » n Je reprends l’avion pour Nantes. Le ciel est dégagé. Nous survolons les Alpes. Des lambeaux de brumes s’étirent sur les cîmes enneigées, se fondent dans les nuages. Ce spectacle est parfait.
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