par Pierrick Sorin
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Chaussette sur sèche-cheveux



3 slips pour 5 €



Chaussettes sur abat-jour
 

Épisode 3
PHOTOS / PIERRICK SORIN

Température extérieure : -20 °. Tremblant de toute sa carcasse, l’A 320 aterrit à l’aveugle dans une épaisse purée blanche. J’adore. Iil neige à gros flocons sur l’aéroport de Sheremetyevo.
Premier contact, un peu rude, avec la terre de Russie. Objet du séjour : une exposition
personnelle à la Maison Centrale de l’Artiste, au coeur de Moscou. C’est un grand bâtiment, assez moche, mais très fréquenté, qui abrite également la respectable Galerie Tretiakof et une myriade de petite galeries privées pleines de tableaux figuratifs un peu ringards. À l’extérieur, longeant sur près d’un kilomètre un large boulevard, s’étendent encore de nombreux stands, à ciel ouvert, clos par des grilles de fer forgé auxquelles des marchands enmitouflés accrochent par centaines des « chromos » de mauvais goût. Le client, peu enclin à flâner dans les courants d’air glaciaux, se fait rare. À l’initiative de ce projet d’exposition «Sorin», le conservateur en chef de la section Art contemporain de la Tretiakof : Andrei, un cinquantenaire cultivé, parlant couramment six langues. gagne, selon ses dires, 500 euros par mois et double son salaire grâce à un job parallèle. J’ai remarqué que dans les magasins du secteur, le prix du paquet de corn-flakes était le mêmequ’au Marché Plus de mon quartier, à Nantes. L’intellectuel moscovite a donc intérêt à nourrir ses pensées plus que sa panse.  Andrei m’a proposé un espace d’exposition de 4 000 m2. Eu égard, peut-être, à la superficie
de son pays, le Russe voit grand. Je lui ai fait savoir que 1 000 m2 me suffiraient largement. Face à l’entêtement du bonhomme, j’ai dû signer pour 2 000. Le temps dévolu au montage de l’exposition est assez court. J’ai donc opté pour une solution offrant un « effet
de remplissage » : projections de films en grands formats dans des espaces séparés. Pour casser le caractère monotone du parcours
ainsi créé, je le ponctuerai de quelques installations de tailles réduites.  Andrei a fait tirer quelques immenses affiches pour signaler l’exposition : un portrait du « Sorin » avec mon nom en cyrillique. L’une d’elles fait environ 10 mètres sur 6, elle s’étale sur la façade du bâtiment et domine le boulevard. C’est assez impressionnant. Je me demande si je dois voir en cela les restes d’un culte de la personnalité initié par l’idéologie soviétique. n Je vis chez l’habitant, dans une chambre d’hôte. Je suis certes plus familier des hôtels un peu « classe », mais je dois reconnaître que la solution n’est pas dénuée de charme. Le soir, fidèle à une petite habitude contractée au cours de mes divers voyages, je lave mes chaussettes et tente d’optimiser le processus de leur séchage. Généralement, j’enfile la chaussette sur le manchon d’un sèche-cheveux, créant par la même un objet artistique, une sorte de sculpture animée, héritière du « ready-made » et qui évoque sur un mode dérisoire la forme et le fonctionnement d’une manche-à-air à caractère phallique.Iici, point de sèche-cheveux, j’opte pour une disposition des chaussettes sur l’abat-jour de ma lampe de chevet. L’installation me plaît au point de consacrer quelques minutes à m’interroger sur sa valeur d’objet d’art et à la photographier avec une certaine application.  Le lendemain de mon arrivée, je constate avec un peu d’amertume que j’ai oublié d’apporter le lot de quelques slips que j’avais fébrilement sélectionnés lors de mon départ. Accompagné de mon interprète, Iirina, jeune femme blonde aux yeux verts et aux formes généreuses, je pars en quête des sous-vêtements qui me font défaut. Nnous nous rendons tout d’abord dans un centre commercial tout neuf et totalement désert. Au bout d’un certain temps, nous parvenons à trouver un slip-homme, d’assez belle facture, dans une boutique de lingerie féminine. Son prix est de 1500 roubles, soit environ 45 euros. L’absence de chalands en ces lieux aseptisés s’explique : le centre commercial vise une clientèle étroite de riches Moscovites. Nous décidons de poursuivre la recherche ailleurs. Sur un petit marché de plein air, je trouve enfin mon bonheur : trois slips pour 5 euros.  Arrive le jour de l’ouverture de l’exposition. Rien n’est vraiment prêt. À 18h, la visite de presse se déroule dans un espace qui évoque davantage un atelier de menuiserie qu’un lieu d’exposition. La voix partiellement couverte par le bruit de quelques scies ou perceuses, je parviens quand même à exprimer mon mécontentement à l’attention des journalistes, mettant en cause la gestion du montage. 20 h, début du vernissage. Tous les techniciens ont mis les bouchées doubles et, finalement, l’exposition est présentable. Plusieurs centaines de visiteurs déambulent dans l’espace. C’est un succès. Plutôt que de s’agglutiner autour du maigre buffet, les gens observent les oeuvres avec une attention teintée de bonheur. Cette attitude est plus rare chez le public français, pour qui une exposition d’art vidéo est somme toute assez quelconque.  À l’écart des oreilles indiscrètes, Andrei me présente un grand type au regard froid flanqué d’un costaud en costard : « Combien pour Le cochon – c’est le titre d’une des oeuvres exposées ? » Je risque un prix. Le type répond... Andrei traduit : « Il est d’accord, il va envoyer son ami chercher l’argent. Tu auras ça en dollars, dans une heure, mais il faudra lui faire le certificat de vente dès ce soir. » Le type me serre la main, fermement, puis demande à être photographié avec moi devant Le cochon. J’ai plus l’impression d’être un dealer qui fourgue son kilo de coke qu’un artiste qui vend une oeuvre. Mais bon, ici, c’est comme ça. Restera à atteindre la zone d ’embarquement aérien sans reverser la moitié du butin aux douaniers russes. J’hésite sur le choix de la planque : le slip ou les chaussettes ?
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