par Pierrick Sorin
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Sur la terrasse du B&B Pignatelli 



Pierrick et Batman photo / PAN Napoli, Pierrick Sorin et Karine Pain



La vie bien remplie
 

Épisode 4
PHOTOS / PIERRICK SORIN * MONTAGES K. PAIN

Naples. D’une fenêtre cloisonnée du Palazzo delle Arti, jaillit un Batman tout blanc. C’est un moulage de plâtre : l’image arrêtée, en pleine action, du héros aux oreilles pointues qui joue les passe-murailles pour se jeter dans le vide. Si cette représentation ornait la vitrine d’un magasin de fringues, on parlerait de décoration originale et accrocheuse. Ici, elle a le statut d’œuvre d’art. C’est l’une des pièces de l’exposition Héros ! ...comme moi qui regroupe des œuvres d’artistes de divers pays, autour du thème de « l’héroïsme ordinaire ». L’adéquation entre le thème affiché et le contenu des œuvres présentées a de quoi rendre perplexe. Mais on sait bien que le titre d’une exposition a souvent pour but de lui donner une lisibilité dans le champ de l’offre culturelle. Les lois de la communication prévalent sur la justesse intellectuelle. Quoiqu’il en soit, l’exposition est « d’un bon niveau ».  J’ai fait le voyage pour présenter ici une installation video réalisée en 1994 : Une vie bien remplie*. Une vingtaine de moniteurs, sur socles, sont répartis dans l’espace. Chacun diffuse une courte scène : un plan fixe, bouclée sur lui-même sur le principe du « raccord invisible » : on me voit effectuer, sans fin, avec fébrilité, des gestes du quotidien. Je fais la vaisselle, je berce un bébé, je fume et, pour exprimer pudiquement l’activité masturbatoire, je bats une omelette entre mes cuisses. Les séquences accélérées, en ton sépia, imitent le style burlesque. Le spectateur est convié à l’amusement. Dans un second temps, une projection en grand format, met cette construction comique en abyme : on me voit, inquiet et perdu au milieu des images de ces gestes banals. La drôlerie cède le pas à l’angoisse.  A priori, ma présence à Naples n’était pas indispensable. L’œuvre aurait pu être mise en place par l’équipe de montage qui se serait référée à quelques photos, plans et consignes écrites. Mais on m’avait vanté le caractère étonnant de cette ville. On m’avait parlé de son côté « sulfureux », davantage lié à la vivacité de la « camora » qu’aux fumerolles du Vésuve. Et puis je savais que ma compagne, Karine, serait ravie de flâner dans les vieux quartiers, parmi les étals parfumés de quelques vendeurs de citrons bien dodus et de poulpes gluants.  L’exposition fut donc, en bonne partie, prétexte à un séjour « tous frais payés ». Nous fumes accueillis dans un Bed and Breakfast des plus charmants. La porte-fenêtre de la chambre donnait sur une terrasse privative, verdoyante et intime. La vue était dégagée sur toute une partie de la ville construite à flanc de colline. Le soleil brillait, nous sirotâmes un Amaro. Enhardi par un sentiment de bien-être, j’eus l’idée de me faire prendre en photo dans une posture exprimant une certaine harmonie entre mon corps, mon esprit et l’environnement urbano-végétal.

C’était un quartier chic, sans grandes turpitudes,
les klaxons des scooters nous parvenaient à peine.
Seule une odeur de pet troubla notre quiétude,
diffuse, mais très tenace, elle semblait inhumaine.

(Après réflexion – chacun ayant au préalable clamé son innocence – nous optâmes pour cette hypothèse : l’odeur, portée par les vents, provenait des émanations gazeuses magmatiques issues des fameux champs Phlégréens, une zone volcanique aux abords de la ville.)  Le lendemain, la pluie et le froid s’installèrent. La terrasse ne fut plus fréquentée que par de vieilles limaces. Nous abandonnâmes l’idée d’embarquer pour Capri. La porte-fenêtre demeura close jusqu’au terme du séjour. De toute façon, il se trouva que la mise en place de mon «œuvre», dans un espace un peu trop réduit du Palazzo, posait problème. La recherche d’une solution acceptable nous occupa donc un certain temps, à l’abri des intempéries. Nous prîmes quand même le temps d’effectuer une courte visite des ruines de Pompéi.

Là je vis des adultes, des gosses, des vieillards
Les gens faisaient la queue, ils avaient l’air hilare
Tout près de pénétrer un antique lupanar.

Le vernissage de l’exposition fut assez ennuyeux. Il y avait du monde, des gens bien sympathiques qui fumaient aux balcons. Étaient-ce des exposants ? Les organisateurs n’ayant eu cure de provoquer quelques rencontres préalables, nous ne connaissions personne. Nous parlâmes toutefois avec deux Russes un peu fatigués : des paroles assez vagues sur la dernière Biennale de Moscou et sur l’émergence fulgurante du capitalisme sur les terres de Lénine. Au lieu d’un riche échange, notre Anglais, limité, favorisa plutôt une certaine lassitude. n Départ pour Nantes. Retour du beau temps. « Aeropuerto, per favor ». Le taxi longe le port. Un navire de croisière, baigné de soleil, s’éloigne vers les îles.

* Une vie bien remplie est une œuvre de la collection du Fonds régional d’Art contemporain des Pays de La loire, produite à l’initiative de son ancien directeur, Jean-François Taddei, dont je regrette, comme beaucoup, la disparition.