
La femme crépée

Photographie © Morgan Danveau 2007
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Épisode 5
PHOTO / PIERRICK SORIN
Mardi 8 mai.
Petit déjeuner : je me prépare des crêpes. J’adore manger des crêpes, le matin.
Seulement le matin.
Je ne sais pas pourquoi. Affaire de métabolisme ? Chimie secrète du corps ?
Souvenirs inconscients ?
Je les aime épaisses et pas trop cuites, avec juste un peu de sucre.
Pierre, béat et songeur, assis à une table, déguste sa crêpe.
J’apprécie leur contact, sous mes doigts, dans ma bouche, leur peau est élastique.
J’aimerais vêtir une femme à la fine silhouette, de crêpes. Des pieds jusqu’à la tête.
Je l’appellerais : « la femme crêpée » ou alors « la crêpière »
ou encore : « La femme en peau de crêpes ».
Fondu enchaîné très lent sur la surface mouchetée de taches brunes d’une crêpe ( plein cadre ). Pierre l’effleure de ses doigts.
Atelier de Pierre. Plan taille : une femme de dos, nue.
Pierre appose des crêpes sur son corps. Il les badigeonne avec un sirop de sucre pour qu’elles adhèrent à la peau.
Paul ( l’ex-beau-frère de Pierre ) assiste à la scène, en retrait. Il s’adresse à Pierre :
C’est un peu moins ringard que tes autres idées.
Mais ça n’va pas plus loin que du Jean-Paul Gaultier.
Ellipse. La femme est maintenant debout, le corps entièrement moulé dans sa combinaison alimentaire. Elle prend une ou deux poses.
Des crêpes se détachent, tombent au sol, découvrent partiellement son ventre et ses seins. Pierre, d’un geste pudique, occulte l’objectif de la caméra.
Fin de la séquence. 
Ces lignes sont extraites du scénario de Un artiste à la mer, court-métrage que je viens de réaliser dans le cadre d’une résidence à la Galerie du Dourven, un petit centre d’art situé dans un parc boisé, cerné par l’océan, dans les Côtes d’Armor. Cette longue citation m’arrange bien. Elle me permet d’expédier assez rapidement ma contribution à Kostar. Je suis en effet quelque peu débordé par divers projets que je dois achever pour la fin du mois de juin. Citons les principaux.
Mise en place d’une œuvre audiovisuelle interactive, pérenne, dans une nouvelle station de métro à Toulouse. La station a pour nom « Trois Cocus ». Pour la petite histoire, elle se situe entre le musée Labit et la rue de La Nusse ( information authentique et vérifiable sur plan ). Intervention type « performance artistique » en Suisse, dans le cadre de la foire d’art contemporain de Bâle, pour le compte de la Fondation Cartier. Écriture d’un clip pour une maison de Joaillerie de la place Vendôme. Créations photographiques pour une exposition qui accompagnera la diffusion du court-métrage, déja cité, au centre d’art du Dourven. Je dors peu. Je multiplie les pertes d’attention. Je viens de perdre mon portefeuille en l’oubliant sur le toit de ma voiture. Je venais justement d’y glisser mille euros destinés à défrayer quelques fidèles collaborateurs... Bref, un peu de repos s’avère nécessaire. Mes occupations ne m’ont guère laissé le loisir de m’intéresser à l’événement phare de la culture nantaise, Estuaire, auquel je suis associé à travers une création pour le Château des Ducs de Bretagne. C’est un « tableau video », une projection en format ulttra-panoramique, où je brosse un « portrait de ville » en jouant moi-même le rôle d’environ quatre-vingt personnages. L’œuvre rencontre un réel succès. Elle a toutefois fait l’objet d’une critique assez sévère dans Les Inrockuptibles, au mois d’avril, je crois. On me reproche une certaine sophistication visuelle, trop éloignée de cette expression beaucoup plus brute et personnelle qui fit la « gloire » de mes premiers autofilmages. L’auteur de la critique oublie peut-être que, de manière générale, le cadre de la commande conduit à une mise à distance de l’expression personnelle, mais, sur le fond, il a raison. À trop faire dans la « commande », je m’éloigne d’un discours « en profondeur », lequel pourrait relever d’une poésie de l’intime ou d’une réflexion intellectuelle un peu subtile. Or, c’est bien, fondamentalement, la « profondeur » qui rend valide et forte la production d’un artiste. Finalement, si j’ai commencé par citer mon scénario, c’est sans doute moins pour gagner du temps que pour dire : « Ce qui aujourd’hui m’intéresse, c’est de renouer avec un travail appuyé sur la construction d’un discours personnel, d’abord fondé sur l’écriture et non sur l’imagerie. » Un mot, pour finir, à propos d’Estuaire et de l’œuvre pérenne de Daniel Buren et Patrick Bouchain. J’adhère pleinement au « dynamisme culturel » qui s’exprime à travers ces interventions d’artistes, au fait qu’elle suscitent un renouvellement du regard sur un territoire. Je trouve particulièrement pertinent le dispositif mis en œuvre place Royale qui interroge sur un mode jubilatoire notre relation à l’espace public. Les cercles lumineux du quai des Antilles, quant à eux, m’agacent légèrement. Je n’apprécie guère qu’on contraigne ainsi ma vision du paysage, qu’on m’ordonne, comme à un jeune élève, de prendre conscience des perpectives visuelles du site ? L’installation me paraît relever d’un geste un peu trop pédagogique et imposant. En affublant ces cercles de lumière colorés, je suppose qu’on leur attribue secrètement la mission d’être le futur signe identitaire ( et « modernisant » ) de la Ville, comme peut l’être l’Atomium de Bruxelles. Enfin bon, c’est peut-être un mal nécessaire dans un monde de communication massive. 
Un artiste à la mer (ET SON EX-BEAU-FRÈRE) : Film et exposition durant tout l’été à la Galerie du Dourven (22).
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