
La crêpe du pêcheur

Frites au sel de Guérande

Autoportrait en nettoyeur d’atelier |
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Épisode 6
PHOTOS / PIERRICK SORIN * MONTAGES K. PAIN
« Tu prends quelques jours de vacances ? »
La question revient toujours au début de l’été. C’est bien normal. Ceux qui me la posent — et qui me connaissent un peu — introduisent d’emblée cette nuance restrictive : « quelques jours ». Ils savent qu’un périple de deux mois, sac au dos, dans la Cordillère des Andes n’est pas vraiment le genre de la maison. Ils ne m’imaginent pas d’avantage avachi, deux semaines durant, dans un transat au bord de la piscine d’un quatre étoiles d’Agadir. C’est vrai que je fais plutôt dans la work-addiction. Cette année pourtant, après avoir enchaîné un certain nombre de prestations artistiques, je nourrissais des rêves de farniente. Au premier juillet, tous les projets en cours étaient quasiment bouclés. Une petite lueur de « rien-à-faire » commençait à poindre. Je remisai même ma caméra dans un flight-case cadenassé pour la période estivale, quand mon portable fut pris de quelques soubresauts : une jeune femme sympathique et enthousiaste me proposait de réaliser un petite « œuvre audiovisuelle » destinée à promouvoir la naissance d’un nouveau lieu de création parisien, Le Laboratoire, espace de recherche artistique dont la spécificité serait d’associer créateurs et scientifiques de renom. L’œuvre devait être achevée dans les quinze jours pour être présentée aux responsables financiers d’une puissante entreprise de Las Vegas, laquelle, ayant bâti sa fortune sur l’exploitation de multiples casinos, souhaitait désormais investir dans des initiatives culturelles mariant l’art et la science*. Sachant que j’avais quelques facilités à réaliser des pièces tout à la fois amusantes et un peu « technologiques » — en particulier ces « théâtres optiques » qui me permettent de créer des mises en scènes miniatures ayant l’aspect d’hologrammes — , mon interlocutrice affirmait que j’étais « l’homme de la situation », que l’œuvre produite séduirait les financiers et aiderait le Laboratoire à obtenir des fonds. Je lui fis savoir que sa demande me semblait « assé zintéressante » mais que, compte tenu du délai proposé et de mon état de fatigue, il était peu probable que je réponde favorablement. Je lui exprimai aussi mon absence de motivation, au moins momentanée, pour un travail de création usant de techniques modernes, mon envie de garder un peu de temps libre pour simplement écrire des récits ou des scénarios. Je prétextai enfin un déplacement professionnel en Russie, en vérité très hypothétique, pour esquiver sa proposition. Elle me rappela deux jours plus tard, plus convaincante que jamais et fit allusion, avec tact, à une certaine générosité en matière d’honoraires. J’acceptai donc un rendez-vous « juste pour voir ». Quelques jours plus tard, j’étais au travail. Contre toute attente, l’hypothétique déplacement en Russie fut confirmé. Les choses se compliquaient. Je dus faire un saut de puce à Moscou et une quinzaine d’heures de train de nuit pour rallier la lointaine ville de Nijni-Novgorod où fut présentée une exposition « Sorin », généreuse dans son contenu mais assez bancale dans sa forme. Au retour, profitant de mon escale à Paris, j’honorai deux autres rendez-vous. Nouvelles propositions, nouvelles acceptations. Mise en scène d’un opéra contemporain produit par le Théâtre du Châtelet (ça ne se refuse pas) et collaboration à l’écriture d’un long-métrage un peu étrange, un film d’auteur, pas vraiment commercial, où je suis supposé partager la vedette avec Jean-Claude Vandamme (expérience peu banale, avouons-le). Bref, le rêve d’un moment de vide, d’une vacance de l’esprit, fut rapidement relégué vers des horizons plus lointains. Le mois d’août arriva très vite. Je profitai de quelques éclaircies pour faire des photos, genre cartes postales, pour une autre commande artistique à la gloire de la Loire-Atlantique. C’était bien agréable de sillonner les routes en quête de belles images, de guetter l’instant où la lumière dessine au mieux le paysage. J’eus l’idée, à défaut de vraiment partir en vacances, de m’incruster par montage dans ces photos, en tenue de touriste... Dans les marais de Guérande, j’ai dégusté des frites au sel, à Saint-Michel-Chef-Chef, une crêpe du pêcheur... Vers la mi-août, faute d’interlocuteurs, je me suis calmé. J’ai fait des emplettes: « Karcher - pression 150 bars » et vidéoprojecteur HD Ready. J’ai consacré pas mal de temps à faire gicler virilement la lance du nettoyeur pour décaper les murs de mon atelier. J’ai aussi passé de longues heures à fixer le projecteur. C’est dingue le temps qu’il faut pour faire trois trous dans un mur, ou dans un plafond en l’occurence. On pourrait faire un film sur le sujet, un anti-cours de bricolage avec succession d’incidents et de ratages. La poudre de plâtre irrite les yeux, la mèche achoppe sur un rail de métal, la cheville nage dans l’orifice trop friable. La structure a horreur des trous, la nature a horreur du vide et moi, manifestement, j’ai peur des vacances. 
*Je fus amené à supposer, par la suite, que ce mécénat n’était pas tout à fait désintéressé, que par un mécanisme assez obscur il favoriserait les intérêts de ladite entreprise à Singapour, petite république réputée pour sa richesse et son régime autoritaire.
L’œuvre créée pour Le Laboratoire sera
visible à partir d’octobre (nuit blanche:
Vitrine du Laboratoire, 4 rue Bouloi, Paris.
L’opéra La Pietra del Paragone,
co-mis en scène par Sorin, sera disponible en DVD à partir du mois de novembre.
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