par Pierrick Sorin
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«J’imaginais un dispositif vidéo, pour une exposition prochaine, un système d’illusion visuelle qui donnerait au visiteur l’impression de recevoir le contenu d’une poubelle sur la tête.»







«La difficulté à trouver deux chaussettes qui puissent former une paire un peu cohérente.»




 

Épisode 8
PHOTOS + DESSIN / PIERRICK SORIN

Au gré des divers textes rédigés pour ce magazine, j’ai surtout évoqué, me concernant, des voyages, des expositions à Moscou,
Naples ou Berlin, des instants émotionnels liés à des spectacles ou à quelques gestes créatifs. De moi-même, j’ai ainsi donné l’image d’un artiste à la vie trépidante, cette image que la presse privilégie, en général, car elle est « accrocheuse » et fait un peu rêver. Et puis, tout le monde y trouve son compte : rédacteur, diffuseur, lecteur et bien sûr « celui dont on parle », qui voit là son aura confortée.  Pourtant, c’est bien une réalité quotidienne assez banale qui occupe une majeure partie de mon temps. Parlons, donc, de ces jours sans voyages, sans événements particuliers.  Lundi 7 janvier. 7h15. Réveil. Un peu difficile, mais bon... ça peut aller. Il y a dix ans je sautais du lit avec davantage de prestance. L’esprit un peu embrumé, je m’interroge sur la cause de cette baisse de régime : L’âge ? Le tabac ? L’alcool ? Une certaine lassitude face à l’existence ? Un mélange de tout ça, sans doute.  7h 20. Habillage rapide. J’enfile ce qui me tombe sous la main. Aucun effort sur le look. Seule me retarde, la difficulté à trouver deux chaussettes qui puissent former une paire un peu cohérente. J’en achète souvent mais elles disparaissent mystérieusement.  7h30. Petit-déjeuner. Reste d’une blanquette « maison  en résidence depuis 4 jours dans le frigo. En fond sonore, l’énoncé des derniers attentats en Irak, auquel se superposent les cris d’un Marsupilami. Darius, mon fils de 4 ans, sirote un biberon l’œil rivé sur un dessin animé. n 8h00 : Séance ménage. C’est davantage un rituel qu’une véritable nécessité. Nettoyer, ranger, pour avoir l’impression de maîtriser une relation au monde parfois difficile, pour débuter la journée dans un cadre ordonné qu’on espère propice à de meilleurs performances professionnelles. J’utilise volontiers une sorte de lingette rose que je serre dans ma paume comme un doudou. Je fais gicler, de-ci, delà, mon spray javellisé.  8h30 : J’emmène Darius à l’école. Occasion de prendre un peu l’air. Comme je travaille chez moi, il arrive souvent que ce soit ma seule sortie.  8h40 : Ma journée de travail commence. D’abord, « faire le point ». J’ouvre un cahier dans lequel sont notées de multiples petites choses à faire. Relancer l’éditeur d’un DVD avec lequel je dois signer un contrat de cession de droits d’auteur. Fixer un rendez-vous avec un collectionneur qui doit venir à mon atelier prendre possession d’une œuvre. Effectuer un changement d’adresse sur ma carte grise (à faire depuis juin 2004). Simuler de manière sommaire un projet de dispositif vidéo intitulé « le miroir magique ». Organiser mes prochains rendez-vous à Paris (Cité des Sciences, Théâtre du Châtelet, Jérôme Deschamps, Carole S., patronne d’un restaurant gastronomique, qui voudrait une création dans la vitrine de son établissement...). Racheter des chaussettes épaisses pour l’hiver.  Toutes ces notes s’étalent sur plus de six pages. Je ne sais pas vraiment par quoi commencer. Mes pensées s’égarent de l’une à l’autre. Coup de téléphone : mon expert-comptable réclame un double de ma déclaration de TVA, type CA 3, dernier trimestre 2007. Je raccroche. Je cherche en vain le document. La note « retrouver déclaration TVA » s’ajoute à la liste. 9h25 : Je passerai bien quelques appels téléphoniques. Mais si j’appelle, je fume. Et comme je ne veux pas fumer trop tôt, je n’appelle pas avant onze heures. Je me lance plutôt dans la rédaction d’une facture pour Libération. J’ai réalisé une série de photos un peu marrantes pour leur supplément mode. Mais, au fait, à l’attention de qui dois-je l’établir ? Vite fait, un coup de fil, sans clope, à Dylan, le directeur artistique, pour avoir la réponse. Il braille dans son mobile, avec un fort accent américain : « Ecute, jè soui ontwain d’attacheille mon Vélib, j’te wapelle dans deux cègondes ». Bip... Dong ! Tiens, un mail vient d’arriver : justement, à propos d’Américain, c’est Scott. Je l’ai chargé de traduire en anglais les textes de mon site web. Je lis : – Pierrick, quand tu écris : « J’ai carrément déféqué sur l’objectif de la caméra », est-ce que « carrément » c’est pour dire la forme du caca ou alors plutôt pour dire « sans hésitation »... Je lui réponds tout de suite, ça fera une note de moins à ajouter sur la liste. n Ding ! Dong ! La sonnette cette fois. Il est 11h. Le facteur sans doute. J’ouvre la grande porte de métal. Face à moi, bonhomme et souriant de toutes ses dents, Mr Poulain, conseiller AGF. Comme il voit mes yeux un tant soit peu écarquillés, il demande: « Vous vous souveniez de notre rendez-vous monsieur Sorin ? » Je bredouille une sorte de « oui, enfin... non... mais entrez quand même... ». Au loin mon portable qui sonne. Sans doute Dylan qui rappelle. Tant pis. n Deux heures qu’il est resté, le Poulain, pour m’expliquer qu’en tant que travailleur indépendant j’avais tout intérêt à souscrire un Plan Epargne Retraite. Souvent j’opinais du bonnet sans même l’écouter, je pensais à autre chose, j’imaginais un dispositif vidéo, pour une exposition prochaine, un système d’illusion visuelle qui donnerait au visiteur l’impression de recevoir le contenu d’une poubelle sur la tête. Poulain, quant à lui, attaquait le chapitre des réductions fiscales.  13h00 : Je grignote rapidement. Jamais trop faim à midi. Carottes râpées en barquette. Je dresse, en mastiquant, le bilan de la matinée : je n’ai pas avancé d’un iota sur quoi que ce soit.  L’après-midi se déroule selon une logique assez similaire. Réponse à des mails qui entraînent des questions en retour, lesquelles provoquent des réponses qui... etc. Ce n’est qu’après le dîner, et après avoir raconté à Darius une passionnante histoire de Papy Péchou – qui moi-même m’a plongé dans une semi-torpeur – que j’entame un travail un peu plus créatif. Je simule, dans l’atelier, un dispositif visuel : un « miroir magique ». Celui qui s’y mire verra des pustules apparaître sur sa peau et sa tignasse prendre feu. J’aboutis à un résultat pour le moins affligeant. J’abandonne. Il est plus de minuit. Dodo. On fera mieux demain.