
Autoportrait nombriliste

« Prototype de cheminée virtuelle » (détail)
«Warming seat» croquis préparatoire
|
|
Épisode 9
PHOTOS + DESSIN / PIERRICK SORIN
Beaucoup de travail en ce moment. Beaucoup trop. Je commence mes journées vers 9 heures, pour finir, au mieux, à 2h du matin. Je suis engagé sur plusieurs projets d’expositions pour lesquelles je dois créer des « œuvres nouvelles ». C’est dans le contrat. Pauvre petit artiste qui croule sous les commandes... j’ai quand même de la chance : bénéficier de financements pour créer. C’est un privilège. Surtout par les temps qui courent. Le problème, c’est que tout arrive au même moment, comme d’habitude. La situation devient alors ambiguë le plaisir d’inventer se heurte à la fatigue et au stress. Je prépare plusieurs « œuvres » qui seront présentées à Toulouse, Créteil, Enghien-les-Bains et... Papeete, où sera inauguré, au mois de mai, le premier centre d’art contemporain de Tahiti, en grande partie financé par un magnat de la culture perlière. Pour la « ville rose », j’ai pondu un « prototype de cheminée virtuelle ». Concept un peu ringard, mais résultat plaisant. Le visiteur pénètre dans l’espace assombri de la salle d’exposition. Il voit une cheminée dans laquelle brûle un amas de composants électroniques : les restes d’un ordinateur dont le clavier, dévoré de chaleur, se change en un coulis de lettres molles. Les flammes ne sont que des images qui s’échappent des entrailles bien réelles de l’engin. L’illusion, efficace, provoque un trouble assez jouissif. J’énonce, timidement, l’idée que cette mise en scène évoque un geste anti-technologique, une petite révolte contre « la société du numérique ». L’argument est assez pauvre. Il a surtout pour but de rassurer ma conscience intellectuelle. Ma cheminée virtuelle serait, en vérité, plus à sa place dans une émission de Patrick
Sébastien que dans un centre d’art. À
Créteil, je joue encore les pyromanes, mais cette fois, dans le cadre d’un dispositif plus complexe. Le visiteur prend place sur un tabouret sous lequel il aura furtivement remarqué la présence d’un amas de vieux journaux. Ainsi installé, il regarde un écran placé devant lui, sur lequel il se voit lui-même, de profil, assis sur le même tabouret. Il comprend, bien sûr, qu’il est filmé et que son image est diffusée en « temps réel ». Jusque-là, tout va bien. Survient alors, derrière lui, à quatre pattes, un type, un briquet à bout de bras. En l’espace d’une seconde les journaux s’embrasent. Le visiteur se voit soudain juché sur un siège dévoré par les flammes. Au sens propre, il a le « feu au cul ». Pris de panique, il s’éjecte du siège et constate qu’en réalité rien ne s’est produit. On lui a joué un tour, c’est tout. Il poursuit son chemin : l’exposition présente bien d’autres créations. En fin de parcours, à proximité de la sortie, il voit encore un grand écran de projection sur lequel s’affiche une galerie de portraits animés : une succession rapide de visages apeurés. Nouvelle surprise : le visiteur fait partie des heureux élus. Après le show illusionniste, je fais dans « la caméra invisible »… n Enghien-les-Bains. Je ne connais pas grand chose de cette ville. Je sais juste qu’il y a un lac, un casino et que la population vote à droite. J’expose au Centre des arts. L’exposition s’accompagne de l’édition d’un ouvrage d’une centaine de pages, largement illustré, pour lequel je dois rédiger des textes sur ma « démarche artistique ». Je parle donc de ma pratique systématique de l’auto-filmage. À ce sujet, j’éprouve le besoin de me défendre contre d’éventuelles accusations de narcissisme. Je cite : « La démarche peut sembler égocentrique. Que, fondamentalement, elle le soit ou non, m’importe assez peu. C’est le résultat qui compte. Si le sens et l’esthétique excèdent tout sentiment d’amour propre, l’étroitesse nombriliste est écartée. » Tiens, cette phrase me donne une idée : j’arrête d’écrire. Je me désape et projette une image de mon visage sur mon ventre, la bouche calée à l’endroit du nombril que j’écarte de mes doigts. Illustration littérale de « l’étroitesse nombriliste écartée ». Je n’avais pas pensé que mes poils pubiens me feraient une si belle toison pectorale... Cette création nouvelle, au moins, ne m’aura pas pris trop de temps. Papeete. L’exposition la plus motivante, bien sûr, allez savoir pourquoi... On m’apprend qu’elle est repoussée en septembre. Dans un sens, c’est un soulagement. Je vais pouvoir souffler. Dommage, quand même : les organisateurs m’avait promis (authentique !) une soirée en compagnie de l’heureux propriétaire d’une jolie villa voisine du Centre d’art – « Vous vous entendrez bien », m’avaient-ils dit, « il est comme vous, il adore se travestir.» C’était Patrick Sébastien. 
|