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Fichtre
CHEVAL DE TROIE
TEXTE ET PHOTO / ROMAIN ROUSSEAU
Fichtre, ce sont les bancs en planches de bois tordu que l’on trouve après la billetterie, tout au fond du Lieu Unique à Nantes.

Fichtre : Frédéric Péchereau, Thomas Cantin et Wilfrid Lelou, tous trois architectes, diplômés en philosophie de l’esthétique, musiciens, menuisiers, soudeurs ou performeurs.  Fichtre, c’est un statut introuvable, un casse-tête pour assureur : bien sûr, comment opposer un principe de précaution à une volonté irréductible à faire partager du sensible, à bricoler des multiplicateurs de démocratie ?  Car ces bancs tordus du lieu unique sont bien de cet ordre-là. Rien à voir avec un quelconque bio design bobologique, leur force émane au-delà de l’objet. Ils fabriquent leur propre espace, leur propre niche au cœur d’une centre d’art contemporain, un lieu où, chose incroyable, rien ne vous est demandé, ni d’être amateur d’art, ni de consommer. Ces bancs sont à eux seuls une modification de trajectoire, un lieu de rencontre libre et gratuit non-institutionnel au cœur de l’institution.  Fichtre c’est aussi le hangar 18, quai des Antilles, sur l’île de Nantes, un lieu de recherche et de production partagée avec d’autres explorateurs de l’espace : Élodie Dano, Raphaël Lerays, Karine Olivier et Yann Superchi ; un endroit précaire propice à l’inconfort, aux fêtes et au mouvement.  À l’occasion de la manifestation Estuaire, celui-ci est complètement réaménagé, comprimant l’espace de travail sur 20% de la surface du local, permettant ainsi à l’espace public de s’engouffrer au plus profond, invitant les promeneurs curieux à participer à l’agencement, à déplacer leur point de vue : Est ce que ranger son bureau est une action artistique ? Cette action mérite-t-elle d’être donnée à voir ? Le vide proposé n’est-il pas une autre réponse au remplissage systématique et commercial de la pointe de l’île, la fabrication d’une forme ouverte, d’un interstice de possibles ?  Orphelins de notre capacité à saisir le moment présent sans béquille culturelle ni mode d’emploi, cette situation est pour le moins embarrassante : entrer et sortir – il n’y a rien à voir –, ou rester, boire un café et commencer à discuter, risquer la relation à l’autre.  C’est exactement là, entre architecture, art et politique, que se trouve leur territoire. Fichtrement excitant.
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