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Dans cette rubrique, un artiste évoque une ville qui le fait vibrer, ailleurs. Bensé, songwriter à l’écriture pop, folk et dorée par le soleil d’un été indien, évoque Brooklyn. Un rêve américain devenu réalité. On y croise Julio et une girlfriend qui dit oui. Mais aussi les ombres de Paul Auster, d’Harvey Keitel, de Dylan…

South first and Bedford… cette adresse résonne encore dans ma tête, comme des paroles d’une chanson de Dylan, un bouquin de Paul Auster, un film de Wayne Wang. Un croisement de rues pareil à mille autres à New York, euh pardon, à Brooklyn.  Nous y arrivons, ma petite amie et moi, par une chaude nuit d’août, déposés par un yellow cab peu prolixe et visiblement un peu déçu par le tip que nous lui proposons (nous apprendrons vite à le calculer à l’american way…).  Les amis qui nous hébergent (Julio et sa sœur Amanda) nous attendent sur les marches du 117, South First. Nous faisons la connaissance du propriétaire des lieux, un Portoricain de soixante-dix ans dont la vie se résume à deux heures de musculation par jour, les joints et les femmes. On nous installe dans le petit appartement surchauffé sous les toits de Julio, le temps de déposer nos bagages, d’enfiler un short et nous voilà repartis dans les rues de ce quartier de Brooklyn qu’on appelle Williamsburg.  Ma première fois en Amérique à vingt-sept ans et chaque rue, chaque conversation volée en anglais me sont familières, comme si j’avais toujours vécu ici. On me dira que l’invasion culturelle de notre quotidien par l’Amérique en est la cause, et je répondrai « sûrement, et alors ? ». J’ai arpenté les rues de Manhattan avec le De Niro de Scorsese, j’ai chanté la 4th Street avec Dylan et j’ai fumé avec le Harvey Keitel de Smoke. Je me suis enrichi de cette culture et que tous les anti-Ketchup primaires me jurent en me regardant dans les yeux qu’ils n’ont jamais pleuré en écoutant les histoires de Leonard Cohen ou du Velvet. Je marchais dans ma ville sainte à moi, je foulais la terre de mes ancêtres, emboitais le pas de mes héros et j’en avais la chair de poule.  Metro ligne L directe jusqu’au restaurant du East Village dans lequel bosse Julio en attendant de trouver des investisseurs pour son projet de maison de massage français à New York.  Quelques verres effacent vite la fatigue du voyage et nous nous plongeons à corps perdus dans l’anglophonie et les « Yeah, I mean it was like… Wow you know ! » Nous sommes new yorkais, nous allons vite devenir brooklyneses…  Les jours qui suivent sont faits de ptits déj’ aux bagels, de longues balades-pélerinages à travers les rues dont les noms ont bercé nos rêves, d’apéros sur les toits ou sur les rives de l’Hudson River et de fête. L’alcool a le même effet ici qu’à Paris.  À la fin de chaque journée du touriste parfait, nous rentrons chez nous, à Williamsburg, sortons du métro à Bedford et arpentons les rues que nous avons si vite faites nôtres : petits coffee shops, disquaires, magasins de guitares, concerts organisés ou improvisés dans les arrière-cours des bars de Bedford Avenue. « Et si on restait ici ? – Un jour peut-être… » Les amis de nos amis sont nos amis, les inconnus aussi ; ils se découvrent volontiers autour d’une bière ou d’une guitare. Que tout paraît simple ici, faut-il que je me calme ou me laisse emporter par ce souffle de fraîcheur de vivre ? Le whisky décide pour moi, le whisky sait toujours ce qu’il veut.  Je me déplace la plupart du temps à vélo avec Julio. Nous voyageons à travers l’immense presqu’île, de quartiers aisés en ruelles sales, en passant sous le Brooklyn Bridge.  Nul besoin d’écouteurs incrustés dans mes oreilles, la bande originale de ma vie joue en continu derrière mes yeux.  Une semaine passe.  Autour d’une bière dans un des millions de bars du quartier.  Un ami new yorkais de Julio me parle. n Je n’entends plus que son accent et ses « wow, you know, it was like, huge man !!!!! ».  Et du jour au lendemain, me voilà plongé dans la peau d’un Henri Michaux de bas étage au pays des gratte-ciel, le barbare en Amérique.  Les détails brooklynois qui, hier encore, m’emplissaient d’une joie inexplicable, me sautent aujourd’hui à la figure comme des centaines de petits gremlins qu’on aurait nourris après minuit.  Je ne parviens même plus à replacer mes héros au centre des lieux légendaires que je hante. Mais que se passe-t-il ?  Avec le recul, je pense que l’entrain excessif de la première semaine a fait naturellement place à une vue plus réfléchie et plus sensée sur la société américaine, ses habitants et leurs travers. Je ne sais pas d’où nous vient ce réflexe de recul, de recentrage par rapport à nos points d’attache : notre pays, notre ville, notre quartier, notre maison. Mais je pense qu’il faudrait le détruire, ce réflexe qui nous empêche de vivre d’autres vies en nous y abandonnant complètement.  Ce que je sais, c’est que la première semaine à Brooklyn fut bien plus belle que la seconde. Et le mardi de cette semaine fut l’un des plus beaux jours de ma vie, lorsque ma petite amie m’a dit « oui ». Elle est devenue ma fiancée devant le Chelsea Hotel, des fenêtres duquel nous ont bénis les ombres de Janis, Nick Drake, Dylan, Paul Auster, Leonard Cohen…  The End


 

Brooklyn Boogie
Brooklyn, 2,5 millions d’habitants ! Une gros morceau de la Big Apple que ce borough (district) new yorkais. Les Hollandais y ont mis le pied au XVIIe. Depuis la fin du XXe, Brooklyn a les faveurs des milieux d’affaires. On investit beaucoup dans cette partie occidentale de Long Island et l’ancien quartier ouvrier de Greenpoint accueille aujourd’hui artistes et résidences de standing. Mais le cœur de Brooklyn bat toujours entre le (très) célèbre pont et Prospect Park..

Cartes postales
Like a bridge… Le pont de Brooklyn (2 km sur l’East river) qui relie le quartier à Manhattan fut inauguré en 1883. L’année suivante, Phyneas T. Barnum y fit défiler les 21 éléphants de son cirque, histoire de faire taire la rumeur sur la fragilité de l’ouvrage. Mike Tyson ou encore Michael Jordan ne sont pas les moindres des célébrités nées dans ce quartier. Un quartier, si proche de Manhattan, très cosmopolite : on y compte une importante communauté hispanique et une présence musulmane qui (à deux pas des ex-Twin towers) a inspiré le film Un imam à Brooklyn

Y aller
Le mieux est de disposer d’un passeport biométrique (qui évite la procédure du visa). Ensuite, aller à Brooklyn, c’est débarquer à JFK. Le dollar n’étant vraiment plus ce qu’il était, un aller-retour pour New York n’est plus tout à fait une folie. On peut ainsi trouver des billets à moins de 350 euros (www.expedia.fr). American Airlines fait aussi des promos (www.americanairlines.fr). Autre solution, passer par Montréal



S'y loger
On peut se loger pour pas très cher à Brooklyn (comme partout à New York). Aux environs de 50-60 e/nuit. Le Confort Inn (un ** sur Buttler street) propose des chambres à partir de 90 e. Et le très récent Holiday Inn Express (un *** sur Union Street) à partir de 165 e/nuit. Les tarifs varient selon les saisons et les jours de la semaine.

S'y restaurer
On trouve de très bons burgers dans de petits restaurants de quartiers. Aux côtés de multiples enseignes asiatiques ou exotiques, beaucoup de steak houses cultivent la tradition du sirloin steak et du T-bone. Le hot sandwich est quant à lui un vrai repas (hamburger-frites-salade) et se déguste avec un grand verre de… boisson gazéifiée ou une bière. Pour le dessert, ou le tea time, la Sweet Melissa Patisserie (175 Seventh avenue) est très courue



Circuit Kostar
Entre quartiers d’affaires et anciens quartiers ouvriers un peu déglingués, Brooklyn a gardé un cachet particulier. Avec un côté provincial qui lui fait, chaque printemps, célébrer les cerisiers en fleurs dans le Botanic garden sur Washington avenue. Mais Brooklyn, c’est aussi le Brooklyn museum of arts qui accueille une rétrospective de Takashi Murakami (jusqu’au 3 juillet) et
“le” Prospect Park, véritable poumon vert de ce “gros” quartier new yorkais, créé par les architectes de Central Park et ouvert en 1867. La prairie centrale, à elle seule, fait 25 hectares. On y trouve aussi un lac et un Audubon center. Le parc, pas forcément très sûr, la nuit, peut néanmoins se visiter au clair de lune : chaque second samedi du mois, cyclistes et rollers ont rendez-vous à Grand army plaza pour une grande virée nocturne. Un nouveau marché aux puces (Brooklyn flea) s’installe, le dimanche, au 357 Clermont avenue. Même si stylistes et designers s’installent à Brooklyn, la mode a pris ses quartiers à Manhattan. Marc Jacobs y est chez lui. Tout comme le jeune Thakkon qui n’a pas encore sa boutique à Paris. Sur la 14e rue, presqu’au bord de l’Hudson, Jeffrey (un équivalent de Colette) fait partie du circuit obligé.