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  Chaque mois,
un artiste évoque dans cette rubrique une ville qui le fait vibrer, ailleurs. Silvinia Pratt, fille cadette du dessinateur Hugo Pratt, a choisi de raconter Venise, ville qui a bercé son enfance.

C’est le sel qui dépose une fine couche blanche, comme un vernis, sur ma peau de petite fille, après l’eau de ma mer à moi, celle qui n’est arrêtée que par les grands rochers blancs appelés Murazzi, c’est la lumière blanche aussi du soleil brûlant et du scintillement de l’eau, celle qui fait que quand on ferme les yeux, c’est toujours blanc quand même.  La Venise de mon cœur, s’est appelée Malamocco toute mon enfance, cette bourgade était le premier établissement des Vénitiens avant de déménager sur le Rivo Alto. Malamocco était le lieu
de résidence du premier Doge me dit Roberto, la première Venise, petit port de pêcheurs rigolards et insouciants sur la presqu’île du Lido de Venise.  Venise, la grande, était présente dans ma vie toutes les semaines, ma grand-mère, Lina, nous emmenait mon frère Jonas et moi sur les traces de son passé à elle, toujours les mêmes places, Santa Maria Formosa
et San Giovanni e Paolo dans le quartier de Castello, elle avait vécu tout près de là avec son fils Hugo, nous on jouait, on l’écoutait parler avec ses copines… Puis on mangeait une glace,
on rendait visite à sa sœur, ma grande-tante Lola, dans sa boutique de vêtements et on rentrait tranquillement par le Ferry Boat de six heures du soir. Maintenant j’adore y retourner avec mes enfants, Caïn, Rocco et Angelo, pour les mêmes raisons sûrement et puis parce qu’on s’éloigne un peu du trajet type, les touristes sont moins nombreux et à certaines heures on y est tellement tranquilles qu’on peut même jouer au ballon sans déranger personne…  Venise, elle était partout dans les dessins de mon père, dans ses mots, dans ses souvenirs et ses rendez-vous. Nous, on la voyait plutôt de loin. Les jours de limpide lumière, quand l’air est tout propre, derrière elle, il y a les grandes montagnes enneigées, pareilles à celles des cartes postales, c’est son écrin magique.  Mon écrin à moi, c’est donc Malamocco, ce village entre la mer et la lagune, presqu’au bout du Lido, des couchers de soleil comme des aquarelles
sur la lagune dorée, les champs d’artichauts en bas de chez moi, les deux camions rouillés
qui gisent là depuis des années et dans lesquels après la pluie les grenouilles vont pondre leurs œufs, les tétards dans les flaques d’eau, les lézards écrabouillés par les rares voitures qui arrivent jusque là, les piqûres de moustiques sur lesquelles on fait avec l’ongle une croix dessus. À cette époque, aucun touriste ne s’y aventure jamais, sauf les amis de mon père,
qui lui rendent visite, des Américains, des Français, des Anglais, même des musiciens indous ont fait le voyage pour venir jouer à la maison.  En hiver, malgré les réverbères, il y a encore moins de monde, la mer balance des vagues géantes par dessus les rochers blancs, le vent siffle à travers les fenêtres mal isolées, la lagune elle, devient vert de gris foncé, presqu’en colère elle est. Un peu houleuse sous la pluie. J’adore regarder les vagues qui éclatent, les mouettes immobiles sur le vent.  À Malamocco, il reste mes amis d’enfance, d’adolescence, ceux qui s’explosaient les dents à force de faire les malins sur leurs motos KTM trial sans casque, toujours entre deux eaux, la mer, la lagune, en ligne droite. Ils m’ont tellement fait rire, plus que de raison, toujours prêts à prendre la réalité à contre sens, la tourner en ridicule,
ne jamais se prendre au sérieux, quelle merveilleuse chance. Ils se retrouvent encore tous les soirs autour d’un Poppy, vin blanc et eau pétillante, ou une Ombra da Mauro le bar restaurant qui les rassemble de l’autre côté du Ponte di Borgo, avec les tableaux de Lele Fumetto qui travailla tant avec Hugo au mur, des pirates au trésors enfouis, des sirènes. Au comptoir, leurs fameux cicchetti, des petits poulpes, des cœurs d’artichauts, des sardoni, du baccalà manteccato, des sourires. Allez-y de ma part, à chaque fois je laisse mes souvenirs les plus précieux là-bas, mes très chers amis, ceux qui m’aiment depuis toujours et leur gentillesse.  Venise, je viens de la quitter, il y faisait beau, le ciel bleu se donnait en spectacle avec ses nuages tout roses derrière le clocher de cette sublime église de Madonna dell’orto
à Canareggio où est enterré Le Tintoret, tout près on peut, au bord du canal, voir sa maison avec les quatre Maures qui soutiennent quelques belles pierres, ils sont tout blancs aussi,
il y en a un avec un nez de plomb incroyable. Venise le soir était bien calme juste illuminée par les loupiottes de noël que l’on met un peu partout maintenant, mais c’était joli, les Vénitiens
se retrouvaient sur une place, dans quelques bars… On traverse les ponts, les Sottoporteghi comme enveloppés par le silence, protégés sous l’obscurité rassurante de ses ruelles qui la journée sont réchauffées par le soleil, les murs de Venise sont faits de belles pierres larges et tièdes.  Alors laissez-moi vous dire que non, Venise ne meurt pas, elle ne coule pas, elle est jeune et belle, pleine de vie dès que l’on tourne le dos aux sentiers balisés, elle rit de tout ce ramdam et de ce luxe sous lequel on veut la faire s’écrouler, elle rit parce qu’elle a encore quelques chats qui lui raccontent des histoires, parce que derrière quelques vieilles portes
en bois il y a encore le désert qui attend, parce que les Vénitiens sont jaloux, qu’ils sont forts
et très très malins.



myspace.com/silvinapratt

 

Sérénissimement vôtre
«Venise n’est pas en Italie, Venise c’est chez n’importe qui…» Pas besoin d’un gondolier et du Pont des soupirs pour se dire des mots d’amour, mais Venise et sa lagune, classées
au patrimoine mondial de l’Unesco en 1987, sont plus qu’une collection de clichés pour touristes.

Cartes postales
Venise, c’est la Sérénissime, puissance mondiale au XVe siècle. Avec le Rialto et San Marco, le Palais des Doges, le ballet
des gondoles et des vaporetti. Et les bataillons serrés
de touristes, l’œil vissé au caméscope. Venise est une ville construite sur 118 îles. Elle compte 160 canaux et plus de 400 ponts, de pierre, métalliques ou en bois. Parmi les visites incontournables, la fondation Peggy Guggenheim pour ses Kandinsky, Bacon, Picasso, Pollock, Chagall, Giacommeti…

Y aller
Venise, à 1400 km d’ici. Compter quatorze (bonnes) heures
de voiture et 250 euros (essence + péage). En train et en 2e classe, via Paris, c’est une expédition. Et ce n’est pas vraiment cadeau. Tout comme les déplacements sur place. 12 euros pour un forfait 24h (vaporetto) indispensable. 25 euros pour un forfait 72h. Reste donc l’avion.



S'y loger
Conseil de Silvina Pratt, allez au Palazzo Guardi, un B & B, installé dans un immeuble du XVe siècle, assez luxueux, mais sans le pompeux inutile. Le palazzo est tenu par des gens
qui seront ravis de savoir que vous venez de sa part. Palazzo Guardi – calle del Pistor, Tél. 39 041 2960725. info@palazzoguardivenice.com Pour le Lido, l’hôtel Belvedere juste en face de l’embarcadère est vraiment parfait.
Autre possibilité, louer un appart à plusieurs (www.destinationslocappart.com)

s'y restaurer
Essayez de trouver la Trattoria dalla Marisa, tout petit endroit
très connu des Vénitiens où Silvina Pratt y a dégusté
de délicieuses pâtes aux champignons et à la ricotta fumée et bu du bon vin. Trattoria Dalla Marisa, Cannaregio 652b Città, Tél. 041 720211. Pour une pizza, optez pour la pizzeria près
du campo Santa Margherita. Un grand jardin surmonté de glycines et un établissement tenu par de jeunes Vénitiens.
Al nono risorto, Calle della Regina. Pour déguster les folpetti, petits poulpes avec du celeri et quelques gouttes de citron,
les canoccie, le fritto misto un mélange de fruits de mer frits,
les pastines, sublimes petites pâtisseries, une adresse
à Malamocco, le bar préféré de Silvina Pratt :
Al Ponte di Borgo da Mauro.

Événements
Le carnaval en février (il commence douze jours avant Mardi gras) et la Mostra fin août (qui se déroule au Lido), le 3e week-end de juillet, la Festa del Redentore (en souvenir de la fin
de la grande peste de 1576). 2007 verra une nouvelle édition
de la Biennale d’art contemporain, du 10 juin au 21 novembre dans les Giardini Biennale et à l’Arsenale.



Circuit Kostar
Venise, c’est aussi Murano et ses ateliers de verrerie. Faut-il aller là-bas pour en acheter ? Comme les masques de Carnaval qui dégoulinent des vitrines. Ou encore la petite veste Prada qui vous fait baver ? Tournons le dos aux touristes et prenons le vaporetto. Direction Torcello. C’est l’une des îles de la lagune. Hors des circuits classiques, un ancien comptoir commercial qui comptait 10 000 habitants au Xe siècle. Ils sont aujourd’hui
une soixantaine. Les fondations de la seule église qui subsiste, Santa Maria Assunta (photo ci-dessus), remontent à 639 ! Sompteuses mosaïques des XIIe et XIIIe siècles. Hemingway disait que les Vénitiens n’avaient rien fait de mieux.
Le campanile (du XIe) se dresse comme un phare au-dessus de l’eau. On peut faire une pause-café ou déjeuner à la Locandiera Cipriani à l’entrée du village. La maison garde le souvenir
des grands de ce monde.