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  Chaque mois,
un artiste évoque dans cette rubrique une ville qui le fait vibrer, ailleurs.
Éric Pessan, l'écrivain nantais choisi de raconter Lisbonne, ville où il a effectué une résidence d'auteur.

IL Y A UN AN.La première fois que je suis venu à Lisbonne, je ne connaissais pas Dans la ville Blanche, tourné par Alain Tanner en 1983. J’ai traversé très vite la ville, c’était en août 92,
je voyageais en auto-stop, pratiquais le camping sauvage, tentais si possible de me rendre sympathique et de me faire inviter à déjeuner. Je voyageais sans en avoir les moyens, prenais très au sérieux mon rôle de routard : sac à dos et cheveux longs. Le Portugal comme la Grèce permettaient encore de vivre durant un mois avec moins de 1000 francs en poche. Cet été-là, j’ai passé trois jours à Lisbonne, trois jours qui en valent beaucoup plus, trois jours durant lesquels j’ai écrit, frénétiquement, sur un petit cahier d’écolier glissé dans la poche du haut de mon sac. À l’époque, je nourrissais en cachette un rêve d’écriture, j’avais déjà fait parvenir
un roman de 700 pages aux éditions Gallimard qui m’avaient retourné une sèche lettre-type photocopiée de refus. De Lisbonne, j’avais une connaissance assez vague : Pessoa, bien sûr, un peu lu, et surtout je savais que j’y trouverais La tentation de Saint-Antoine peinte par Jérôme Bosch au Museu nacional de Arte antiga. Je me suis perdu dans les ruelles tortueuses de la ville, j’ai pris plaisir à m’y perdre. Je n’ai vu de Lisbonne que les stéréotypes : l’Alfama, les sardines sur les trottoirs, le Tage si large… Immédiatement, la ville m’a fasciné. Il n’y a pas de plus bel endroit au monde pour se perdre.  Lisbonne, j’y suis retourné un mois, en avril 2006. Mes conditions avaient changé, il s’agissait d’une bourse d’écriture accordée par le ministère des Affaires étrangères, une mission Stendhal. Mon désir était simple : retourner là-bas avec ce vieux cahier datant d’il y a quatorze ans, confronter mon écriture d’alors à celle d’aujourd’hui, confronter ce que j’avais entraperçu de Lisbonne à ce que j’en percevrais avec plus de temps et plus de confort. Confronter aussi les deux villes : quatorze années, c’est beaucoup pour une capitale européenne. Entre temps, j’avais aussi découvert la littérature portugaise, elle avait beaucoup compté pour moi : Antonio Lobo Antunes, José Saramago, pour ne citer que les plus célèbres, mais aussi cet Italien vivant en partie au Portugal : Antonio Tabbuchi. Du cul de Judas au Requiem. De l’Aveuglement à la Splendeur du Portugal. À mon retour, j’ai enfin vu le film d’Alain Tanner. Bruno Ganz arrive à Lisbonne par le fleuve, il est marin. À peine a-t-il mis un pied à terre qu’il déserte et filme son errance de par la ville blanche sur une petite caméra super 8. Paul, puisqu’il se nomme ainsi, a la tentation de changer de vie, il va tomber amoureux d’une serveuse et faire parvenir à son épouse allemande les lettres et les films de cet amour-là. n Étrangement, le film ressemble aux notes que j’ai prises à Lisbonne : fuite d’un personnage, errance dans les rues, désir confus d’une autre vie. Comme si la ville générait d’elle-même ce genre d’histoire, grâce à sa géographie en escalier, grâce à sa position aussi : Lisbonne est un coin, un angle fermé par le Tage et la mer, un lieu qui brusquement se referme sur nous. Lisbonne enfante des disparus. Saudade.  Ce roman, celui que je souhaitais écrire à Lisbonne, je ne l’ai toujours pas sérieusement commencé. Je sais pourtant plusieurs choses à son sujet, à un moment, par exemple, le personnage prendra un ferry, traversera le Tage pour se rendre à Cacilhas, longera les quais squattés et se soûlera à la terrasse du Punto finale, ce bar improbable d’où l’on aperçoit toute la ville, ramassée sur l’autre rive, étagée, magnifique et triste. En fond sonore, il y entendra les disputes des pêcheurs qui, pour certains, vivent dans d’anciens entrepôts, et l’incessant passage des voitures sur le pont du 25 de Abril. C’est le plus beau point de vue sur la ville que je connaisse, pensera-t-il. À mon retour, entrant le nom de ce bar sur Google, je retombe encore sur Alain Tanner, décidément !, une vieille interview accordée au journal L’Humanité dans laquelle il dit que ce bar est le plus beau du monde. J’approuve.  Je relis mes cahiers noirs, achetés dans une boutique du Bairro Alto, le quartier devenu chic ou les restaurants et les bars lounge côtoient les masures aux façades écaillées.  Pour des raisons compliquées, je n’ai écrit qu’à la troisième personne du singulier. Je cherche un début, un passage par où pourrait s’entrouvrir le roman à écrire. Je crois que je le trouve : « Il les repère de loin comme eux même le repèrent lui, sentant son regard peser sur leurs gestes et s’éloignant d’un pas savamment mesuré. C’est l’avantage d’être seul, de n’avoir rien à faire d’autre que de regarder autour de soi. Il les voit, se baladant près des entrées des monuments, s’adressant des coups d’œil discrets, rodant à la recherche de proies. Qu’il s’assoit de manière à observer les allées et venues de l’electrico 28 dans l’Alfama et il les reconnaîtra, toujours debout à l’arrière du tramway, les mains le long de son corps. J’ai beau prévenir les clients, se lamente Giza à la pension, j’ai beau les prévenir, dit-elle usant tout à la fois du portugais, du français et de l’anglais si bien qu’il la comprend parfaitement, j’ai beau insister, une cliente vient de se faire voler son portefeuille dans son sac à dos, fermé pourtant, explique Giza, la gérante de la pension, doublement fermé par un clip et une cordelette. Eux le voient les voir, aussi ils préfèrent s’éloigner, les mains dans les poches, affectant d’autres occupations. Il n’est pas une proie facile, il faudrait le violenter pour lui dérober son porte-feuille (ce qui demeure une hypothèse envisageable, il ne résisterait pas longtemps si on l’attaquait frontalement). Eux préfèrent les techniques furtives et silencieuses, leurs mains comme des rapaces, fines et gracieuses, des mains légères, pas des mains puissantes et massives d’aigle ou de milan, non, des mains d’épervier ou de faucon crécerelle, des mains habiles aux os creux comme sont creux les os des oiseaux pour peser moins, des mains d’émouchet qui planent et fondent et disparaissent sans laisser de trace. Eux l’ignorent, l’évitent, savent le solitaire plus attentif que l’accompagné, ils savent que dans un couple chacun s’en remet à l’autre et que deux vigilances ne s’additionnent pas mais s’annulent. Eux préfèrent les familles, les amoureux, les groupes agités.»  Là, relisant ces passages écrits voici un an, je réalise qu’enfin, ce roman qui se passera à Lisbonne, j’ai envie de l’écrire. Il est grand temps maintenant de me mettre au travail.

 

Lisbonne accueille
Sept collines comme à Rome. Là-bas, le Tibre, ici, le Tage. Lisbonne, capitale du Portugal depuis 1260, a vécu son apogée au XVIe siècle. Depuis, son vieux cœur – la Baixa – a vécu
quelques émotions, dont un tremblement de terre meurtrier
en 1755. La nuit, c’est dans la ville haute – le Bairro Alto – que Lisbonne s’anime et dans l’Alfama qu’elle vibre
au rythme du fado.

Cartes postales
En 1998, Lisbonne accueille l’Expo universelle. Le pays fête
le 500e anniversaire de la découverte de l’Inde par Vasco de Gama. On inaugure le plus long pont d’Europe (17 km !) qui enjambe le Tage. Le quartier de l’Alfama, dominé par le Castelo de Sao Jorge, a conservé ses ruelles et ses allures de casbah.
À mi-pente, se dresse Santa Maria Maior, la cathédrale de la ville, construite au XIIe siècle à l’emplacement d’une ancienne mosquée. Incontournables également, au bord du fleuve,
le quartier de Belem et le monastère des Hiéronymites.

Y aller
On trouve des vols Air France (via Bordeaux) à partir de 285 euros. Iberia, via Madrid, est un peu plus cher. Rennes-
Lisbonne par la route, ça fait 1 600 km, soit 16 heures de voiture ! Comptez 220 euros (essence et péages). Avec une étape en Espagne (un coup d’œil à Burgos ?), c’est jouable.


S'y restaurer
En été, goûtez au gaspacho a alentejana, une soupe froide où l’ail et le vinaigre se mélangent à la tomate, au poivron vert et au pain dur. Pas de repas sans bacalhau (morue) qu’on accommode à toutes les sauces. Une adresse, pour le midi seulement, une cantine dans l’escalier qui monte à côté
de la gare du Rossio en travaux : O ginasio. Vrai resto populaire,
le repas complet le moins cher de Lisbonne, cuisine familiale
et bouteille de rouge comprise dans le menu (du rouge qui casse les jambes et la tête !) et, en plus, les serveurs parlent français. Pour prendre un verre : Le Punto Finale sur la rive sud du Tage, le prix des billets ferry étant dérisoire pour les piétons. Et pour déguster les pasteis de nata (petits flans qu’on déguste tièdes), la Confeitaria de Belem, fondée en 1837.

Événements
La nuit de la Saint Antoine (12-13 juin) voit toute la ville descendre dans la rue pour fêter le saint patron de Lisbonne.
En août, direction Estoril, une formalité par le train. Du 6 au 15 juillet 2007, c’est Jazz à Estoril. Jazz encore, mais en août et à Lisbonne, avec des concerts gratuits à la fondation Calouste Gulbenkian (avenida de Berna). Autres rendez-vous, en février, pour le festival du fado et en juillet pour un festival international de théâtre.



Circuit Kostar
Le Bairro Alto est au cœur de la movida lisboète.
Mais l’installation des stylistes ne date que des années 90.
Les boutiques y ferment souvent à 21h. À voir absolument,
dans ce quartier, la Galeria ZDB (rua da barroca, 59).
Une galerie hyper active et passionnante présentant des expos de jeunes plasticiens, recevant des artistes en résidence.
Avec programmation ciné-club et café-concert (bar ouvert les soirs de manifestation). Librairie d’art attenante. Infos :
www.zedosbois.org. Et pour une promenade originale, prenez
le train jusqu’à la station Oriente (à l’Est). La gare est magnifique (architecture néo-futuriste en verre). Le quartier, construit
de toutes pièces pour l’Exposition universelle de 1998, offre
un décor de science-fiction sans rapport avec le Lisbonne
du centre. Longue promenade à faire le long du Tage, avec
en fond le pont Vasco de Gama. On peut s’y promener tôt
le matin et être totalement seul, avec l’étonnante sensation d’être le dernier survivant d’une civilisation disparue.