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© Solange Abaziou

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Angers : Culture, une nouvelle ambition


Dossier et interviews / Patrick Thibault Publié dans le magazine Kostar n°73 - décembre 2020-janvier 2021

Le fait est suffisamment exceptionnel pour être relevé : la culture était l’une des trois priorités du nouveau mandat de Christophe Béchu à l’heure de sa réélection à la mairie d’Angers. Nouvel adjoint et nouvelles directions au Quai, au CNDC, au Chabada depuis cette année. L’occasion de faire un tour d’horizon de l’ambition culturelle angevine.


La vie culturelle angevine avait semblé marquer le pas. C’est fou comme parfois une crise dans une institution peut donner l’impression d’un retour en arrière. Le mandat de Robert Swinston à la tête du Centre National de la Danse Contemporaine n’a pas envoyé de bons signes pour la danse. Mais la nomination de Thomas Jolly à la tête du Centre Dramatique National Le Quai début 2020 a fait le buzz. Médiatisé, l’acteur-metteur en scène annonçait un peu de piment dans la douceur angevine. Celle du chorégraphe et danseur Noé Soulier à la tête du CNDC en juillet a confirmé le choix de la jeunesse à la tête de ces institutions. Avec lui, c’est la danse dans toute sa diversité qui revient au sein de la prestigieuse école qui propose, elle aussi, une programmation artistique ambitieuse.

Au Chabada, Mélanie Alaitru était arrivée un peu plus tôt, faisant l’effet d’une pile électrique à la tête d’une maison qui devrait déménager sur un nouveau site flambant neuf au cours du mandat. Nicolas Dufetel, le nouvel adjoint à la culture, donne quelques clés sur les projets de l’ambition culturelle angevine. Mais chacun sait que la vitalité culturelle d’une ville se mesure dans sa globalité, au-delà de la politique municipale ou métropolitaine, au-delà des institutions, avec l’importance et le dynamisme du tissu associatif et du secteur privé. n Alors on regarde. De l’architecture contemporaine pour le portique de la cathédrale avec le projet de Kengo Kuma (lire par ailleurs). Le bâtiment audacieux de l’Américain Steven Holl pour le Musée des Collectionneurs qui devrait prendre place à côté du Quai, face au Château dont les alentours seront aussi réaménagés. Librairie-café Myriagone, galerie Satellite, naissance du Joker’s… Et peut-être une place pour l’émergence. Bref, une invitation à suivre.



Nicolas Dufetel

“La culture n'est pas un supplément d'âme mais l'âme tout court.”

Photo / DR

Musicologue, Nicolas Dufetel est le nouvel adjoint à la culture et au patrimoine d’Angers. Il a pris ses fonctions pour un mandat où la culture a été inscrite comme l’une des trois priorités. Rencontre.


Quel est votre rapport à la culture ?

Un rapport de vie. Et c’est mon métier (*). La culture donne du sens à nos vies au quotidien et j’ai cette interrogation perpétuelle sur ce qu’est la culture. C’est une définition en mouvement. Quelle place pour la création, l’histoire, le passé, l’avenir ? Janus est un dieu qui me fascine parce que s’il regarde derrière et devant, il est aussi très présent. La culture permet de dépasser les frontières. Ça n’est pas un supplément d’âme mais l’âme tout court.


Ne commencez-vous pas à considérer que la Covid va ruiner quelques-uns de vos projets ?

Non, je pense que la Covid donne encore plus de sens à mon engagement pour le collectif. Je n’avais pas prévu d’être élu quand le maire me l’a proposé. Moi qui suis fonctionnaire et engagé dans la vie associative, j’ai vu ça comme une autre façon de servir. Soit, je baisse les bras, soit ça fait sens. La Covid va ruiner des gens, des vies, des économies mais pas le mandat. Juste le rendre plus difficile.


Parmi vos projets, il y a la rénovation de la médiathèque Toussaint, un nouveau musée…

Angers a neuf bibliothèques de quartier, une nouvelle en construction. La seule dont on ne s’est pas occupée, c’est Toussaint. Elle a 40 ans, il s’agit d’agrandir, moderniser, s’adapter, dans un site exceptionnel. On termine donc par le centre ! Quant à la transformation du Muséum, il s’agit d’en faire un musée botanique et d’histoire naturelle avec aussi l’implantation d’un planétarium sur un site magnifique.


Qu’en est-il du déménagement du Chabada à Saint-Serge ?

Il ne s’agit pas seulement d’un déménagement mais de la construction d’une nouvelle SMAC. On va construire un nouveau bâtiment, plus grand, qui répondra aux exigences des musiques actuelles d’aujourd’hui. Le Chabada était à la pointe dans les années 80-90 mais il n’est plus adapté. Ça sera un lieu de vie, ouvert sur la ville, avec une place pour la pratique amateure dans un quartier emblématique du développement de la ville. C’est un symbole fort.


Pourquoi cet axe tout aussi fort autour de l’ouverture du patrimoine caché ?

Il y a une sorte de paradoxe à Angers. Plusieurs bâtiments ont été classés par Mérimée mais on a parfois du mal à les nommer. Hôpital Saint-Jean ou musée Jean Lurçat de la tapisserie contemporaine ? Une politique patrimoniale, ça n’est pas restaurer pour restaurer. Je vais présider la CRPA (Commission régionale du patrimoine et de l’architecture) et aussi me battre pour les contemporains. On a fait Angers pousse le son dans les lieux du patrimoine. Et il y aura Le grand saut ou une seconde année de rock alternatif dans les lieux patrimoniaux.


“Je ne veux pas qu'on oppose le passé et l'avenir.”

Puisque vous êtes musicologue, c’est un curseur important pour vous ?

J’aimerais travailler sur la notion d’images musique. On doit s’appuyer sur une histoire du territoire et je ne veux pas qu’on dise que le patrimoine serait l’affaire de méchants rétrogrades face à des créateurs tournés vers l’avenir. L’équilibre entre tradition et création n’est pas incompatible. Je ne veux pas qu’on oppose le passé et l’avenir. On peut être traditionnaliste et pas conservateur. On peut regarder vers le passé pour développer un nouveau langage. Si on parle musique, Angers est un territoire de musique et je crois en l’énergie collective.


Que se passe-t-il à La Paperie ?

Vous voulez dire au CNAR (**). Ça n’est pas un problème politique mais une crise de gouvernance qui couvait depuis longtemps. Un constat partagé par les tutelles. La CGT spectacle a alerté. Le président de la Fédération Nationale des Arts de la Rue aussi. On a donc supprimé la subvention. Il n’y avait même pas de travail en commun avec Les Accroche-cœurs. Mais ce qui est à côté sur le site de la Paperie continue. Le groupe ZUR, Picnic Production. Nous allons aider l’École des Arts du Cirque à rénover et s’agrandir.


Je me trompe où vous voulez être l’adjoint des artistes ?

Je suis l’adjoint au service des citoyens et je dois travailler pour faciliter l’accès à la culture. Mais être l’adjoint au service des artistes, c’est assez essentiel aussi. Je dois travailler pour le public qui existe et celui qui n’existe pas. La création doit tout animer. Le maire m’a conforté dans cette idée avec la confiance qu’il a faite à Thomas Jolly, Noé Soulier, la volonté de créer une nouvelle SMAC, la rénovation de la bibliothèque municipale. Il l’avait décidé avant cette crise. La culture n’est pas une variable d’ajustement. On maintient les subventions et on travaille à augmenter le fonds d’aide à la création.


Comment fait-on concrètement pour favoriser l’accès à la culture ?

Pour moi, il y a deux réponses : le contenu et la forme. Je pense qu’on peut parler de tout, à tout le monde et partout. Aller du centre vers les périphéries, c’est souvent aller du haut vers le bas. Chaque quartier doit être considéré comme un centre. Et c’est à partir de là qu’on doit rayonner. Expliquer pourquoi il y a du Chopin en sample dans That’s my people de NTM peut permettre de repousser la frontière.


Avant la crise, je vous aurais posé la question d’un projet emblématique du mandat mais dans le contexte actuel…

En fait, ça aurait été compliqué même avant la Covid car notre projet c’est d’abord remettre la culture dans l’essentiel des vies. La culture est l’une des trois priorités du mandat. Christophe Béchu a fait le choix de la jeunesse avec des talents comme Noé Soulier et Thomas Jolly. C’est aussi le choix de l’audace et c’est bien ça le projet emblématique. Il fait d’autant plus sens avec la crise qu’on traverse.


(*) Chargé de recherche au CNRS, Nicolas Dufetel est directeur adjoint de l’iReMus (Institut de recherche en Musicologie).

(**) Centre National des Arts de la Rue.




Thomas Jolly

“J'ai décidé que tous les artistes seraient associés car je ne veux pas figer.”


Photo / Christophe Martin

Arrivé à la tête du Quai début 2019, l’acteur et metteur en scène Thomas Jolly s’est trouvé d’emblée confronté à la crise sanitaire. Après avoir improvisé une programmation pour l’été, sa saison en dit davantage sur ses intentions pour le CDN d’Angers.



En quelques mots, quel est votre projet pour Le Quai ?

Une maison des artistes et une maison des publics. Le Quai a un potentiel artistique incroyable avec deux centres de création, une mission pluridisciplinaire à une époque où il est bon de sortir des cases et être dans l’hybridation. Entre la nouvelle troupe du Quai, le Conservatoire, les élèves du CNDC, nous avons en permanence 50 artistes !


Et cette maison des publics ?

Je crois que nous sommes à un nouveau stade dans l’histoire des institutions. Toutes les cultures s’entrecroisent au Quai et, architecturalement, le lieu est propice. J’ai l’ambition de créer une maison des cultures. Le Forum du Quai, c’était l’idée d’une rue couverte, poreuse avec la cité. Vigipirate a tué ça. Nous allons essayer de redonner vie à ce lieu avec la création d’une serre pour des rencontres, des concerts…


Pourquoi une troupe plutôt que des artistes associés ?

Je crois que le modèle d’artiste associé a fait son temps. Je l’ai été, je sais de quoi je parle. Il enferme les institutions, bénéficie à des artistes au détriment d’autres. J’ai décidé que tous les artistes seraient associés car je ne veux pas figer. Pour ce qui est de la troupe, je ne veux pas être le seul artiste permanent d’un centre de création. J’ai besoin des acteurs et des actrices. Ils sont douze à avoir emménagé à Angers pour accompagner le projet.


Quand on est acteur et metteur en scène, dirigez un lieu n’est-ce pas s’imposer des contraintes ?

Je les connaissais : j’ai grandi dans l’institution, je suis un enfant du théâtre public. Je savais où je mettais les pieds mais c’était ce que je voulais. Je ne me considère pas uniquement comme un metteur en scène. Je veux être au service d’un territoire et j’adore ma vie.


“L'artiste doit éclairer le flou.”

En quoi le théâtre peut-il être le lieu de création et de débats à l’heure des réseaux sociaux et de Netflix ?

Le théâtre ne mourra pas à cause des écrans. Le confinement a fait que les gens se sont appropriés des objets culturels mais l’expérience de la culture partagée nous porte. Voir en live son artiste préféré, c’est mieux qu’à la maison ! Le théâtre doit engager une forme d’update ! Il faut se saisir des outils d’une génération qui se construit avec les smartphones. Nous, les théâtres, on dit toujours qu’on pratique l’art de l’ici et du maintenant. Communication, médiation et réaction : quand les trois sont réunis, on est au bon endroit.


Votre programmation pour l’été a fait le buzz, est-ce qu’il y a eu du bon dans la crise sanitaire?

C’est un peu étrange de le dire, mais oui. Après le désarroi, j’aurais pu être frustré et en colère de ne pas pouvoir mettre mon projet en place. Ce virus arrive au bon moment pour tout repenser. Nos institutions sont peut-être arrivées au bout d’un fonctionnement pas forcément vertueux pour les artistes et le public. Il faut donner une vie plus longue aux spectacles plutôt qu’être dans le coup d’éclat permanent. Il y a 70 ans que la démocratisation a été mise en place et il faut remettre ça sur le métier en permanence. On a supprimé l’abonnement, je me suis appuyé sur les compagnies du territoire… En fait, je ne sais pas comment on dirige une maison sans la Covid.


Que raconter en 2020 quand on est metteur en scène et programmateur ?

Nos maisons ne peuvent pas ou plus être hors sol. Elles doivent se connecter aux réalités politiques, économiques, écologiques… Il y a du flou mais Shakespeare émerge au moment où tout est chahuté. L’artiste doit éclairer le flou. Il faut que chacun sorte d’un spectacle avec deux ou trois outils de réflexion pour retourner au monde avec plus de résonance au vivre ensemble. J’ai envie de partir sur une autre façon d’écrire, faire écrire, écrire en commun.


Vous affichez une complicité avec Noé Soulier, qu’allez-vous faire ensemble ?

Nous héritons de deux maisons qu’il faut mettre aux couleurs de nos projets respectifs avant de travailler ensemble à plus de synergie. Notre plaquette à deux entrées traduit l’idée de deux maisons singulières, différentes et complémentaires. On a commencé à inventer nos synergies. L’envie d’une création à deux est là mais il faut qu’on trouve. J’aime la porosité entre nos deux mondes.


Le festival d’Anjou a changé de direction. Allez-vous travailler ensemble ?

Le privé ne mettra pas les pieds au Quai. Il ne peut pas y avoir de porosité économique entre public et privé. Par contre, il est envisageable qu’on puisse se coordonner sur des projets, accueillir ensemble. Nous avons des envies communes et un sens du théâtre à la fois populaire et exigeant.


“Starmania ? C'est une expérience unique, je n'ai pas pu dire non.”

Au programme de votre première saison, Olivier Py, Maëlle Poésy, Jean Bellorini, il y a des signes…

Ceux d’un théâtre populaire, généreux, gourmand de grandes œuvres. Le signe qui est envoyé, c’est qu’on va toujours trouver quelque chose dont on peut s’emparer avec des prises de paroles d’artistes contemporains. Un théâtre pas forcément classique. Il y a 12 femmes et 10 hommes dans la saison. Ça n’est pas fait exprès. J’ai grandi dans la diversité. Je crois qu’on règlera les questions de diversité et de parité avec la prise de fonction de la jeunesse.


Pourquoi avoir accepté de jouer dans Mithridate pour Éric Vigner (reporté à 2021) ?

Depuis ma sortie de l’école en 2006, c’est la première fois que je suis engagé par un autre metteur en scène. C’est un rôle sublime. Je joue le fils de Stanislas Nordey, ce qui est assez beau symboliquement. Je suis jaloux, j’aurais adoré mettre la main sur cette pièce que je ne connaissais pas. Racine a réussi à mettre sur si peu de mots des émotions si puissantes. C’est très shakespearien avec des intrigues politiques et amoureuses. Éric Vigner est pénétré et brassé par cette œuvre. Je suis impatient de vivre ça.


Le public du Quai verra-t-il les 18 heures d’Henry VI ?

J’espère en 2022. Je veux coller Henry VI et Richard III, ça fera donc 24 heures de théâtre. Tant que je n’aurai pas réussi à les présenter dans leur continuité, j’aurai un sentiment d’inachevé. Tous les jours, pour venir au Quai, je passe dans la rue des Plantagenets, le château où a grandi Marguerite d’Anjou qui traverse les pièces de Shakespeare. À Angers, ça a du sens d'y arriver !


Vous allez mettre en scène Starmania, est-ce bien raisonnable ?

S’il y a une comédie musicale à monter, c’est bien celle-là. C’est une expérience unique, je n’ai pas pu dire non. Elle est prophétique et moderne et il y a là aussi quelque chose de shakesperien. On n’a pas une étoile dans le dos mais tous le téléphone dans la main. Le parallèle avec notre vie est hallucinant, c’est visionnaire.


C’est aussi un peu Radio Nostalgie…

Excusez-moi mais Michel Berger, c’est high ! Starmania s’est “tubisé” alors que c’était une espèce de projet dissident, alternatif. Ma version de travail est celle de 1978. Je vais en faire un très grand spectacle pour des scènes énormes mais je ne veux pas tomber dans un grand cirque d’effets visuels. Je veux trouver la poésie. Starmania est une œuvre qui n’a pas encore eu une vraie dramaturgie. On a pensé la musique mais pas l’histoire. Mon travail, c’est remettre Starmania dans l’idée que c’est un spectacle avant d’être une suite de tubes.


Mises en scène de Thomas Jolly dans la saison du Quai, CDN d’Angers.

Arlequin poli par l’amour, 15 au 23 décembre.

Un jardin de silence, par L, 5 au 9 janvier.




Noé Soulier

“Toutes les expériences sensibles passent par le corps.”


Photo / CNDC

Une crise profonde a largement perturbé la fin du mandat de Robert Swinston. Début juillet, Noé Soulier est arrivé comme le messie à la tête du Centre national de danse contemporaine (CNDC). Un nouvel espoir et un nouveau souffle pour la danse.



Est-ce vraiment une chance de diriger à la fois un centre chorégraphique, une école et une programmation danse ?

Une chance et un défi. Pouvoir créer un projet chorégraphique qui ait chacune de ces dimensions, c’est bien ce qui m’a motivé à candidater. Tisser des liens, avoir la possibilité de développer un projet global qui peut s’exprimer de manière pédagogique, par l’accueil, l’éducation artistique et culturelle…


Accéder à la direction, c’est naturel pour un artiste créateur ?

Ça n’est pas nécessaire puisque certains font leur parcours sans. Il faut que ça soit lié à une nécessité artistique. Ne pas être directeur pour être directeur mais parce que ça me permet de faire ce que je veux mettre en œuvre. L’école a toujours joué un rôle central en danse. C’est le lieu où peuvent se nouer de nouveaux rapports au corps. Le CNDC pourrait être emblématique de ça puisque c’est à la fois une école et un lieu de représentation. C’est dans ces liens que peut se cristalliser la danse de demain.


Comment définissez-vous votre danse ou votre approche de la danse ?

D’abord une tentative centrée sur le médium même du mouvement. J’ai commencé à créer à l’heure où les chorégraphes étaient sur la mise en abyme d’un spectacle. J’ai senti la nécessité de me recentrer sur l’expérience du corps et du mouvement. Ça m’a obligé à me reconnecter à une génération plus ancienne de chorégraphes pour en proposer une autre lecture. Ça a parfois pris des formes plus théoriques, avec mon livre Actions, mouvements et gestes. À partir de cette relecture, je veux proposer quelque chose qui me soit propre, j’ai l’envie de court-circuiter une lecture narrative des mouvements.


À l’heure de la crise de la Covid, vous dites que la danse à un rôle majeur à jouer…

Cette crise éloigne le rapport à l’autre, charnel, tactile. Mais je pense que ça a un effet plus profond sur le rapport à notre corps. Le fait d’être séparé, ça désincarne. Et quand on est moins en prise avec le corps de l’autre, ça révèle à quel point s’éloigner du corps des autres nous éloigne du nôtre. La disparition du corps est aussi celle d’une certaine dimension du sensible. Voir de la danse, et donc des corps, permet de vivre quelque chose de corporel qui s’est un peu brisé à travers le corps des autres.


“Le fait d'être séparé, ça désincarne.”

C’est un peu le symbole du monde d’avant…

D’une dimension du monde d’avant qu’il serait dangereux de perdre ! On a vu et fait de plus en plus de choses en ligne. Tous les GAFA, les services à distance ont explosé, il y a donc une importance à réaffirmer des fondamentaux.


Vous dites même que ce qui se joue, c’est l’avenir de la place de notre corps dans nos sociétés…

Je suis conscient que la danse ne va pas régler tout ça mais il y a bel et bien quelque chose en jeu autour de la place qu’on accorde à l’expérience corporelle et sensible. Toutes les expériences sensibles passent par le corps. Le goût et l’odorat, ça passe par le corps. Après de longues journées à faire des choses virtuelles, j’ai le sentiment d’une énorme vacuité, l’impression de ne pas avoir vécu. Je ne jette pas l’anathème mais quand même !


Vous arrivez au CNDC après une période de crise, comment tourner la page ?

En créant des projets enthousiasmants avec la volonté de fédérer autour. C’est le fait d’être passionné par ça, d’avoir un vrai désir, un enthousiasme et un sentiment d’urgence qui permet d’embrayer. Depuis mon arrivée en juillet, je suis très touché par l’engagement de l’équipe sur ce projet-là.


Quelle danse allez-vous enseigner ?

La danse contemporaine depuis les années 60-70. C’est un peu le tournant post-moderne. Il y a aussi un vrai enjeu à ouvrir le CNDC à la diversité. Ne pas se consacrer uniquement à la danse occidentale, celle des lieux subventionnés. Nous avons aujourd’hui une multiplicité d’artistes qui s’appuie sur des traditions variées. Ils viennent du hip hop, des danses traditionnelles du pays où ils ont grandi. Il faut inviter ces chorégraphes pour présenter leur travail contemporain. Nous devons étendre le spectre avec des chorégraphes qui viennent d’horizons différents.


Vous avez une formation classique et contemporaine, est-ce une nécessité ?

Non. Je pense qu’aujourd’hui, il y a une grande liberté de parcours. C’est une richesse mais il y en a d’autres. Une pratique de breakdance et de danse contemporaine, c’est une richesse. On peut tout aussi bien venir des arts martiaux. Toute forme d’expertise physique est utile.


Pourquoi ce nouveau festival Conversations ?

Il s’agit de créer du dialogue entre les œuvres, les esthétiques, les générations et les artistes. Ça sera un lieu privilégié pour les dialogues. Un lieu d’échange avec le public. Avec cette idée que la danse est protéiforme. Elle couvre un spectre très large d’expériences, jusqu’à la transe.


Arriver en même temps que Thomas Jolly, qu’est-ce que ça augure ?

Il y a quelque chose d’inattendu dans cette rencontre stimulante avec Thomas. Ça permet de penser différemment, expérimenter, inventer et innover. On va voir comment on arrive à faire collaborer ces deux équipes. Les projets artistiques ensemble, on verra plus tard mais il y a un vrai défi à travailler ensemble.


“Il y a aussi un vrai enjeu à ouvrir le CNDC à la diversité.”

Finalement quels sont vos goûts ?

J’ai des goûts variés. En musique, j’écoute des trucs hyper différents, du classique au contemporain. Petit, j’ai fait du clavecin. J’écoute tout le répertoire. Je crois que tout m’intéresse : le jazz, l’électro mais là, je l’écoute différemment, c’est pour aller danser. J’aime aller voir des expos d’art contemporain. Je m’intéresse à la photo, aux artistes liés à la danse, à Steve Reich. En littérature, à David Foster Wallace.


Le public du Quai va découvrir plusieurs spectacles de votre répertoire, à quoi doit-il s’attendre ?

Il va découvrir une variation sur le vocabulaire de la danse classique. Une autre ligne a pris la forme de la performance, essayer par le langage de mettre des mots sur la manière d’appréhender le mouvement, une chorégraphie de l’attention. Chacun pourra explorer les liens entre différentes dimensions qui vont être amenées à se croiser et se recroiser. Le point commun est une interrogation sur toutes les formes.


Peut-on dire que votre danse est pensée, avec même une réflexion philosophique ?

Un peu mais c’est aussi quelque chose d’extrêmement physique, viscéral. Je fais six heures de danse par jour depuis mon adolescence. L’enjeu, c’est dépasser ce clivage entre le corps et l’esprit. L’expérience n’est pas purement sensible, il y a toujours de la pensée là-dedans. Comme boire un bon vin est aussi une expérience cérébrale. C’est le maillage du corps et de l’esprit qui me fascine. Je pensais que la danse et la philo étaient éloignées mais elles ont une parenté. Quand on réfléchit à des problèmes, la pensée est un véhicule.


Qu’est-ce qu’on peut vous souhaiter ?

D’être à la hauteur de la tâche, d’avoir l’énergie, l’intelligence et la force de mener tout ça de front.


Les vagues (2018), 17 décembre

Le Royaume des ombres (2009) / Signe blanc (2012) / Removing (2015), 4 février

Removing Reset, 4 et 5 juin

Festival Conversations, du 4 au 12 février, CNDC, Le Quai, Angers.



Mélanie Alaitru

“Les lieux de culture ne peuvent plus être des citadelles fermées, ils doivent être des lieux de vie.”


Photo / DR

Arrivée à la direction du Chabada en mai 2019, Mélanie Alaitru surprend ses interlocuteurs par son dynamisme. À l’heure où la crise frappe particulièrement les salles de concerts, petit point rencontre.


Qu’avez-vous engagé pour le Chabada depuis votre arrivée ?

Je ne suis pas arrivée avec une idée préconçue. J’ai voulu regarder comment fonctionnait le lieu, comprendre l’équipement, son histoire, sa culture. Ma marque de fabrique, c’est un peu les logiques territoriales. J’ai mis en place des échanges réguliers avec les acteurs de la filière. J’ai travaillé sur des lignes de fonds pour faire émerger des projets d’envergure. Une SMAC est un service public rendu à un territoire, autant s’assurer qu’il est bien ancré et que ses utilisateurs sont bien associés à la réflexion. Nous avons donc rediscuté ensemble de ce que nous voulions défendre les prochaines années.


Quel était le projet sur lequel vous avez été retenue ?

Je défendais une approche territorialisée avec le souci que les projets qu’on porte soient bien ancrés. Nous allons continuer à nourrir cette longue histoire avec le territoire. Je suis attachée aux droits culturels qui font partie des obligations des collectivités territoriales. Je souhaitais voir comment on peut les prendre en considération car chacun doit pouvoir participer à la vie culturelle. Et il y avait la question de la création.


Vous avez dit création…

Il nous faut être attentifs et représentatifs de la scène et de la création musicales. Le Chabada n’a pas vocation à se spécialiser, il doit être représentatif de toutes les esthétiques existantes. Mais nous devons avoir une attention particulière pour la création pluridisciplinaire ou en émergence. Encore plus à l’heure où naissent des projets hybrides. Nous avons mis en place une spécificité autour de la captation vidéo. Du streaming mais pas pour casser le live. Il facilite la visibilité de projets artistiques et est parfois source de créativité.


Comment travaillez-vous sur le projet de déménagement ?

Nous avons une délégation de service public, nous ne pouvons donc pas être au tour de table. La signature de la prochaine DSP permettra de savoir quelle place on pourrait avoir. Les premières réflexions datent, la nécessité se fait ressentir depuis longtemps. On est sur un projet 2024-2025 pour un nouveau bâtiment municipal. Il y a un an, on a identifié les espaces qui seraient nécessaires. Nous voulons être acteurs même si nous ne serons pas décisionnaires.


“Pour rester un lieu repéré, le Chabada aura besoin d'une plus grande jauge.”

Comment conçoit-on une SMAC en 2020 ?

Les lieux de culture ne peuvent plus être des citadelles fermées, ils doivent être des lieux de vie. Il faut donc un espace inclusif qui prend en compte toutes les pratiques, se soucier de l’écoresponsabilité qui est une autre priorité municipale. La possibilité d’être en ville offrira plus de lien avec la vie. Il faudra être un outil de diffusion et d’accompagnement adapté à la filière, aux nouvelles créations musicales, à la réalité du secteur et du terrain. Actuellement, nous sommes sur trois sites différents. Il faudra que les artistes puissent se croiser et le public les croiser. Pour rester un lieu repéré, le Chabada aura besoin d’une plus grande jauge, autour de 1200-1400, avec toujours un club à côté pour la découverte en jauge 300.


Quel regard portez-vous sur la vie culturelle à Angers un an plus tard ?

Je ne connaissais pas Angers avant d’arriver au Chabada. La vie culturelle y est riche avec un bon réseau d’institutions, des festivals d’une belle renommée comme Premiers Plans. Mais il y a aussi tout un réseau d’acteurs et de lieux qui sont en train de se lier, comme par exemple le Joker’s. Il y a une belle dynamique avec une diversification des lieux et des propositions. C’est ce qui manquait. Il n’y a pas de concurrence, ni de compétition. La coopération est très simple. Et je pense que plus il y a d’offres, plus il y a des gens pour profiter de la culture. La culture est à l’échelle d’une ville qui se développe.


Comment les musiques actuelles vont-elles se remettre de la Covid ?

Ça va être compliqué, on est parti pour deux bonnes années de galère. C’est plus long pour les musiques actuelles que pour la culture en général. Notre secteur est fortement impacté, les acteurs aussi et les plus fragiles sont les plus fragilisés. Les micro-structures indépendantes sont nombreuses et si elles disparaissent, on peut perdre en diversité. Il y a un vrai risque de concentration si on perd les indépendants. La création peut être bloquée, il y a des risques financiers. Avec les reports, il va y avoir un embouteillage de programmation. Les nouveaux entrants auront du mal. Ça sera une saison light jusqu’en juin. Et s’il ne peut pas y avoir de festivals d’été, les boîtes de production vont souffrir. Ça n’est pas réjouissant.

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