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La culture tombe le masque : Alexis Fichet



Comédien et metteur en scène de théâtre au sein du collectif rennais Lumière d’août, Alexis Fichet explore aussi le monde contemporain à travers la littérature. À l’occasion de la parution de son roman L’andréide, ce natif de Saint-Brieuc explore les rapports entre l’homme et la machine.


Texte / Alexis Fichet * Portrait © Alessia Rollo

Publié dans le magazine Kostar n°75 - mai-juin 2021

Décomposition d'un androïde

Nous ne sommes pas menacés par les androïdes. Ultra-présents dans la science-fiction, de Philip K. Dick à Isaac Asimov, de Blade Runner à Alien, les androïdes ne sont pas notre problème. Qu’est-ce qu’un androïde ? C’est la création, par des moyens techniques et scientifiques, d’une créature parfaitement semblable à l’humain : une imitation, un double, une copie. C’est une question d’artiste ou de philosophe, un vertige existentiel, un jeu de concurrence avec le divin.

Nos scientifiques et nos ingénieurs ne cherchent pas à produire des androïdes. Ils travaillent à des inventions qui accompagnent l’être humain. Les innovations s’adaptent à nous, elles nous prolongent, nous accompagnent, nous dépassent… La plupart des fonctions du corps humain sont présentes, mais pour répondre à des usages différents, pour réaliser des tâches variées. C’est ce que j’appelle décomposition de l’androïde. En additionnant toutes sortes de recherches, en intelligence artificielle, en reconnaissance vocale, en biomécanique, on parviendrait sans doute à s’approcher de l’androïde, mais il ressemblerait encore à la créature de Frankenstein. L’imitation serait visible et désagréable.

L’androïde est donc décomposé dans un ensemble de machines et de fonctions que personne ne cherche à faire rentrer dans un même corps. Le résultat est disséminé, pas inquiétant, fonctionnel. Ici, une voix qui répond à mes questions. Là, un robot capable d’imiter la démarche humaine. Ailleurs, une intelligence artificielle à même de reconnaître des visages ou des mélanomes. Je ne suis pas menacé. Et pourtant.

Le mot andréide est utilisé dans L’ève future, un roman de science-fiction paru en 1886, pionnier du genre. L’auteur, Villiers de L’Isle-Adam décrit dans le détail la création d’une androïde, mais il l’appelle andréide. Or il m’est apparu que l’androïde s’est disséminé dans nos vies. Il nous accompagne de façon permanente, mais sous une forme insaisissable, fantomatique, éclatée. Au lieu de vivre à nos côtés, il s’est plaqué sur nous, il a contaminé les gestes quotidiens. Pour marquer ce glissement, je propose de l’appeler andréide.

Pour le dire clairement, l’andréide, c’est nous : un androïde décomposé, un cyborg sans prothèses. C’est l’humain qui réalise peu à peu qu’il est devenu dépendant de son mobile, une addiction soft, absurde et nécessaire. C’est l’humain contemporain, aliéné volontaire aux intelligences artificielles. C’est un entre deux : on n’est pas des machines, mais on ne sait plus se passer d’elles. On croit pouvoir être partout mais on n’y parvient pas. La machine devrait compenser l’interdiction de se toucher mais ça ne fonctionne pas, je déprime, tu déprimes. L’andréide est cet humain malmené par son époque, arrimé à des technologies approximatives, qui ne parvient pas à ouvrir un micro, qui n’a pas le bon logiciel. Les technologies devraient compenser l’absence, elles devraient combler le manque mais ça ne fonctionne pas bien, on ne s’entend pas avec elles. L’autre n’est plus jamais absent, mais plus jamais là non plus. La perte n’est jamais confirmée. L’andréide est cet être dont les yeux vides scrollent sans fin en attendant une révélation qui ne vient pas. C’est un être aspiré. Son corps existe mais il n’est pas engagé. C’est cette personne qui n’est plus tout à fait dans la pièce, pas tout à fait ailleurs, le corps ici, la tête sur un fil.

L’andréide, c’est ce petit enfant qui écarquille les yeux parce qu’on lui montre un écran de portable : ses grands-parents sont en visio, il ne comprend pas ce qu’il voit. La vie avant, c’était apprendre à vivre parmi les erreurs d’interprétation, c’était circuler au milieu des échecs de communication. La vie de l’andréide, c’est une décomposition et une augmentation des possibles, soit encore plus d’erreurs et d’incompréhension. C’est finalement très humain. 


Alexis Fichet, L’andréide, éditions La Mer salée.