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Le moi dernier, par Pierrick Sorin, épisode 101

  • 22 juin
  • 3 min de lecture


Texte / Pierrick Sorin * Photo / Pierrick Sorin - montage / Karine Pain Publié dans le magazine Kostar n°101 - été 2026


“Hortulanus”… C’est le nom de mon jardinier. Enfin… je parle du jardinier que je vais interpréter, celui auquel je vais donner vie. Il résidera, pour quelques années, à l’ombre d’une charmante volière, au cœur du Jardin des Plantes de Nantes. Hologramme réaliste, à échelle humaine, il s’adonnera à des activités absurdes et répétitives. Promeneuses et promeneurs auront, je pense, l’impression qu’un vrai type, un poil “à l’Ouest”, accomplit là des actes stupides, parfois dangereux. Dans son petit espace clos, il mettra le feu à un tas de feuilles mortes pour faire flamber une banane… Mais bon… Je ne sais pas encore exactement ce qu’il fera. L’important, c’est l’intention générale : provoquer un étonnement, un doute entre réalité et figuration. Au fond, la démarche est assez classique, elle n’est pas sans rapport avec le trompe-l’œil. Je pense ici à l’anecdote de l’antique peintre grecque, Zeuxis, qui aurait peint des raisins si réalistes que des oiseaux tentèrent de les picorer… Il est vrai que l’imitation de la nature n’est pas en soi très intéressante. Elle se limite souvent à exprimer la virtuosité de l’artiste. Mais, si elle provoque une émotion capable d’agir sur notre pensée et notre comportement, c’est déjà plus intéressant.  


“Les récents pics de chaleur me donnent d'ailleurs quelques sueurs froides.”

Dans le cas de mon jardinier, peut-être que certains spectateurs (qui n’auront pas lu ce texte) s’empresseront d’alerter les responsables du jardin sur les agissements inappropriés de l’énergumène présent dans la volière. L’art sera alors le catalyseur d’un instant de vie réelle. On verra ce qui advient… Pour le moment, je laisse de côté les détails narratifs pour gérer les aspects techniques. J’essaye de trouver des solutions face aux contraintes qu’impose le procédé holographique. Elles sont particulièrement prégnantes dans le contexte d’une installation visuelle en extérieur, dans un espace soumis à de fortes variations de lumière et de températures. Les récents pics de chaleur me donnent d’ailleurs quelques sueurs froides. Les composants électroniques risquent de péter les plombs… Je passe aussi beaucoup de temps à me demander si Hortulanus doit porter une chemise jaune et un pantalon bleu, ou l’inverse. En matière de costume, j’ai aussi des contraintes. Je gribouille des croquis pour éprouver les mariages de couleurs, je bricole avec l’IA pour multiplier les combinaisons vestimentaires. Je passe des heures sur le net pour trouver le tablier et les pompes idoines.  

Plus jeune, je ne me prenais pas autant la tête sur ce genre de choix. Un petit tour chez Emmaüs et c’était réglé. Je suis devenu plus exigeant. C’est limite obsessionnel… Cela m’interroge d’ailleurs : cette tendance perfectionniste relève-t-elle de causes endogènes ou exogènes ? En vieillissant, l’accumulation d’expériences me pousse-t-elle “naturellement” vers une élévation de mon niveau d’exigence ? Ne suis-je pas plutôt soumis à une forme d’injonction découlant de l’hyper-marchandisation du monde et des technologies qui lui sont liées ? Si j’ai accès à des milliards de vestes et pantalons à bas prix et que je peux rapidement tester de multiples manières de les combiner avec l’IA, ne suis-je pas sans cesse poussé à “faire mieux”, “plus beau”, “plus fonctionnel”… La multiplicité des choix opère-t-elle un joyeux déploiement de ma liberté ou une triste aliénation ? Bon… je m’égare un peu. Pour finir, précisons que l’œuvre en projet s’intitule “Hortulanus mirabilis”. Ce titre latin fait référence à l’usage universel de cette langue dans le domaine de la botanique et peut se traduire par “Le jardinier merveilleux” ou encore “L’étrange jardinier”. L’affinité phonique d'Hortulanus avec “anus”, est bien sûr tout à fait fortuite. Peut-être révèle-t-elle cependant mon envie d'introduire un peu d’humour potache dans le champs artistique… À découvrir, donc, au Jardin des Plantes, dans le cadre du Voyage à Nantes 2026, et au-delà, si tout va bien.

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