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“Le moi dernier” par Pierrick Sorin, épisode 81



Texte et photo / Pierrick Sorin * Photomontage / Karine Pain

Publié dans le magazine Kostar n°81 - été 2022


Souvent, on a pas l’temps, on a pas l’temps… On a pas l’temps de faire des trucs qu’on aimerait faire. Ou alors, on ne se donne pas les moyens d’avoir le temps ; c’est sans doute plus juste de dire les choses ainsi. Récemment, on m’a proposé de concevoir un beau gros livre sur mon travail d’artiste. L’éditeur me fixait deux contraintes : que l’ouvrage soit prêt à être imprimé pour la mi-juin et qu’il soit le fruit d’une collaboration avec un écrivain ou une écrivaine. Je venais juste de faire la connaissance de Clémentine Mélois, auteure et plasticienne. Elle vit à Nantes. Ses œuvres pleines d’humour, riches de références culturelles très diverses – ça va de Michel Foucault à MacGyver – lui valent une belle reconnaissance dans le milieu littéraire. Clémentine s’est même vue ouvrir les portes du groupe de l’Oulipo ; ça ne parle peut-être pas à grand monde mais ce n’est pas rien : un groupe de recherche littéraire créé par Raymond Queneau et François Le Lionnais, actuellement présidé par Hervé Le Tellier, Prix Goncourt 2020. N’y entre pas qui veut. J’ai proposé à Clémentine de pondre le bouquin avec moi. Elle a accepté, direct. Il faut dire qu’on a quelques atomes crochus : un “regard sur le monde” très proche, une manière de voir la vie ordinaire avec tout ce qu’elle a d’étonnant, de poétique, de ridicule. Le goût des mots, aussi ; les mots à tordre, les mots-matière à jouer et à rire du néant. L’un de ses ouvrages est particulièrement jouissif : Cent Titres, 2014. Ce recueil illustré rassemble cent couvertures de livres, certains très connus, d’autre moins. Illustrations, titres ou noms des écrivains ont toutefois été malicieusement falsifiés par les soins de l’auteure. Elle a ainsi créé un joyeux télescopage entre littérature “digne de ce nom” et culture populaire. C’est drôle, mais "pas que”.


On est figés dans des positions caricaturales et des bulles de texte, au-dessus de nos têtes, expriment des propos en fort décalage avec les dialogues en usage dans le roman-photo populaire.

J’aime particulièrement le sort jeté au Moby-Dick d’Herman Melville. Il devient Maudit Bic et seules quelques traces griffonnées au crayon ornent la couverture. La dimension lyrique de l’original est un tantinet rétrécie. À l’appel du grand large, au voyage extraordinaire, se substitue un échec banal : un stylo à l’encre paresseuse nous empêche d’écrire. S’ensuit cet agacement dont témoignent de nerveux gribouillis – on s’est tous énervés, un jour, contre un “bic” récalcitrant… Bref, revenons à ce projet d’édition me concernant : j’ai proposé de concevoir le livre sous la forme d’un roman-photo. Les protagonistes : Clémentine et moi discutant à une terrasse. On parle de mon travail, je lui montre des images sur une tablette numérique. On est figés dans des positions caricaturales et des bulles de texte, au-dessus de nos têtes, expriment des propos en fort décalage avec les dialogues en usage dans le roman-photo populaire. Comme dans un film ou une BD, des cadrages serrés sur la tablette donnent à voir des images de mes “œuvres”… ça change des livres d’art sérieux, bien ordonnés, où le travail de l’artiste est sacralisé par de belles photos.

L’éditeur a apprécié cette approche originale. Ne restait plus qu’à s’y mettre. En prélude à un travail d’écriture, on s’est filmé dans mon atelier en train de discuter. J’avais fixé un gros micro au-dessus de nous et pour qu’il tienne dans une position ultra-précise, je l’avais savamment arrimé avec des bouts de ficelles. Il semblait pris dans une toile d’araignée. Son mode d’accrochage a donné lieu à moult considérations sur l’esthétique du bricolage. La causerie a duré des heures. Rien que pour en éplucher le contenu et voir si on pourrait en tirer de premières pistes d’écriture, il nous faudrait des jours. On a compris qu’on aurait pas l’temps, qu’on ne pourrait jamais respecter le délai fixé par l’éditeur. Le projet est tombé à l’eau. J’aurai quand même tiré de ce projet avorté une image amusante et une histoire à raconter ; son intérêt, il est vrai, est quand même, assez limité.