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“Le moi dernier” par Pierrick Sorin, épisode 84



Texte et photo / Pierrick Sorin * Photomontage / Karine Pain Publié dans le magazine Kostar n°84 - février-mars 2023



« Je ne vois pas pourquoi je fêterais le passage d’une année de merde à une autre année de merde » : c’est ce que m’a dit ma fille quand je lui ai demandé si elle avait “fait un truc” le soir du 31 décembre. Elle a précisé que le concept “d’année de merde” ne faisait pas référence à sa vie personnelle mais à l’état général du monde. Je la comprends, même si je l’inciterais volontiers à relativiser… en disant, par exemple, que sur l’échelle de la “merdicité”, les années de peste noire qui décimèrent les populations d’Europe, au Moyen-Âge, ont quand même quelques barreaux d’avance. Mais bon… relativiser systématiquement, c’est peut-être une manière de se voiler la face… Enfin bref, pour ma part, j’ai fait abstraction de l’état du monde. J’ai organisé une soirée chez moi. Le lieu s’y prête. Il n’est pas luxueux mais vaste et, en ce genre d’occasion, je glorifie volontiers l’espace avec des effets visuels plus ou moins créatifs. Cette année, j’ai installé un dispositif avec une lampe à lave – ces lampes des années 70 dans lesquelles évoluent et se déforment des bulles de cire. Cette molle chorégraphie, cadrée par une caméra miniature, était projetée en direct, à grande échelle, sur un mur. Avec quelques jeux de lumière en plus, mon salon devint ainsi un charmant dancefloor psychédélique. J’ai aussi fait apparaître quelques hologrammes amusants : un fêtard improbable et titubant, en combinaison panthère, un type qui vomit sans cesse de la peinture… À 19h30, mes préparatifs scénographiques étaient terminés. C’était parfait : mes invités devaient arriver à 20h. Seul inconvénient, j’étais crevé. J’avais dû travailler d’arrache-pied pour mettre tout ça en place. Je me suis donc affalé dans un fauteuil et je me suis servi un Gin tonic ; ça requinque.


“J'ai fait abstraction de l'état du monde. J'ai organisé une soirée chez moi.”

C’est là que j’ai ressenti une série de palpitations au niveau de la poitrine, côté gauche… Un banal signe de fatigue ou de stress, sans doute. N’empêche que ça m’a un peu inquiété. Autour de moi, les lumières irisées d’une ampoule à facettes made in Shenzhen balayaient le sol, les bulles de cire colorées montaient et descendaient sur le mur. C’était troublant, ce décalage entre une animation visuelle invitant à la joie, à l’insouciance, à l’expression d’un élan vital partagé et ce type affalé se demandant s’il n’allait pas crever sur son dancefloor de pacotille avec pour seul témoin un double de lui-même : cet hologramme décérébré en tenue panthère. Il me semblait tenir là l’ébauche d’un projet théâtral, une pièce tragi-comique à tendance “boulevard”. J’ai attrapé une feuille et pris quelques notes. Au premier acte, un type transforme la scène vide en une sorte de discothèque. On est en mode “mise en abyme” : créer le décor fait partie du spectacle. Au second acte, les invités trinquent avec l’hôte mais celui-ci est rapidement terrassé par une crise cardiaque. Après quelques tentatives de réanimation, il est évacué par le Samu. Pour les invités, la situation est sidérante. Ils restent là, sous les lumières chatoyantes du dancefloor. Après une longue période d’hébétude, certains pleurent, d’autres évoquent leurs souvenirs du défunt. Au troisième acte : retour du “mort” qui révèle que tout cela n’était qu’un coup monté, que tout a été filmé dans le but de faire un buzz sur les réseaux… J’en étais là quand mes vrais invités sont arrivés. J’ai commencé à leur raconter comment m’était venue, à l’instant, une idée de pièce de théâtre. Ça les intéressait moyennement. Mes paroles se sont perdues dans un joyeux brouhaha, au milieu de paroles confuses… « T’as un couteau pour les huîtres ? », « Quelqu’un veut du champagne ? »… Finalement, on s’est tous bien amusés, aucun décès n’a eu lieu et j’ai abandonné cette idée de création théâtrale dont l’argument est somme toute un peu nul.

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