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Un été dare d'art


Filili Viridi, le Jardin des plantes, Le Voyage à Nantes 2020, Le Ratisseur © Jean Jullien

Textes / Christophe Cesbron, Ilan Michel, Patrick Thibault

Publié dans le magazine Kostar n°81 - été 2022


C’est une période que la rédaction de Kostar apprécie particulièrement. Reprendre la route pour découvrir les expositions d’été. Et quel beau programme, ce millésime 2022. Le temps fort Pas sommeil, autour de la fête, à Rennes, Gontierama à Château-Gontier, Un été à Fontevraud, Le Voyage à Nantes bien sûr mais aussi le voyage à Pont-Scorff avec L’Art chemin faisant. Ernest Pignon Ernest à landernau, Eva Jospin à La Garenne Lemot… Nous espérons que vous aurez, comme nous, plaisir à emprunter les sentiers de l’art contemporain. Et, peut-être, la chance d’aller un peu plus loin. Aux Rencontres d’Arles, à la Biennale de Venise ou à la Documenta de Cassel. Trois villes ailleurs pour un été dare d’art.



Les dessins de Jean Jullien sortent du papier...

Depuis trois ans, les personnages de Jean Jullien ont investi le Jardin des plantes de Nantes, “bullant” à la surface du plan d’eau, jardinant du bout des doigts, enlaçant les arbres avec leurs mines débonnaires. Cette année, trois nouveaux personnages tentent une sortie, entraînant avec eux l’idée de revégétaliser la ville. Ainsi, Le Débitumeur, près du Château, enroule métaphoriquement la surface minéralisée du parking pour dégager un nouvel espace de verdure. n Invités par le Frac Bretagne à Clohars-Carnoët, au Pouldu, les bonhommes de Jean Jullien s’installent à la buvette, sur la plage et dans la chapelle Saint-Jacques transformée en atelier d’artiste. Le clin d’œil à l’histoire du Pouldu est malicieux. Réalisés à partir de dessins découpés dans une feuille de papier, reproduits dans de grandes plaques de métal, les “paper people” de Jean Jullien prennent une place étrange dans l’espace, comme si le monde réel devenait une case de BD. À moins que ce ne soit l’inverse.

Jean Jullien, Nantes et Le Pouldu.


Clair-obscur

Ernest Pignon-Ernest © Adagp, Paris, 2022 / Photo Nathalie Savale © FHEL, 2022

Ernest Pignon-Ernest est un Classique parmi les Modernes. Cette rétrospective met à l’honneur ce pionnier de l’art urbain au trait de fusain hérité du baroque italien. Pour ce Niçois né durant la guerre, l’art vise à « exacerber la symbolique » des lieux. À 29 ans, en 1971, il recouvre de sérigraphies de fusillés de la Commune les marches du Sacré-Cœur et celles du métro Charonne où les manifestants contre la guerre d’Algérie ont été réprimés 9 ans plus tôt. Le parcours de l’exposition réunit les études à ces compositions éphémères collées sur les murs de Naples à Calais mais aussi les photographies de collages disparus. Jean de Loisy, le commissaire, souligne le processus de création par les superpositions de dessins dans l’atelier, punaisés ou repliés sur eux-mêmes, croquis, notes, outils de travail (gomme striée qui confère aux modelés une dimension sculpturale). Chaque ensemble laisse la part belle aux mots de l’artiste et à son engagement politique : Apartheid, fermeture des usines à Calais, débats sur l’avortement… La figure du poète qui éclaire le monde en est le fil rouge : Rimbaud, Pasolini, Mahmoud Darwich,… L’engagement social de cet ancien membre du PCF passe par une culture classique : représentations religieuses ou mythologiques transposées à la violence des temps pour offrir une image aux icônes contemporaines. Aller au-delà du corps, c’est tout l’enjeu de ce dessin à la fois austère et virtuose, fascinante leçon de ténèbres.

Texte Ilan Michel

Ernest Pignon-Ernest, Fonds Hélène & Édouard Leclerc, Landerneau, jusqu’au 15 janvier 2023.


Fibre nature

Force of nature - Œuvre de Raija Jokinen (Regard d'artiste 2022) © : Philippe Robin / Domaine de Trévarez

Si la thématique du lien entre l’art et la nature est moins omniprésente dans les lieux d’exposition cet été, elle reste centrale à Trévarez. Regard d’artiste invite l’artiste finlandaise Raja Jokinen reconnue pour son travail sur la fibre de lin qu’elle teinte à volonté. Elle a créé des personnages à forme humaine mais qui tiennent aussi du végétal. Il en ressort une galaxie de personnages singuliers qui démontrent à quel point l’homme et la nature sont liés. La proposition s’intègre parfaitement au lieu et l’apparente fragilité révèle en fait la toute puissance des œuvres. C’est bien évidemment l’occasion de redécouvrir le château, les écuries et le jardin remarquable.

Regard d’artiste, Raija Jokinen, Domaine de Trévarez, jusqu'au 9 octobre.


Paysage transfiguré

Didier Lapène, Goulien 4, 2017 © Frédéric Harster

Après l’immense succès de l’exposition consacrée à la photographe Viviane Maier, place à la peinture au Musée des beaux-arts de Quimper. Un belvédère sur la mer, l’exposition de Didier Lapène, réunit 80 œuvres inédites de l’artiste figuratif qui se consacre au paysage. Le diplômé de l’École nationale des beaux-arts de Paris a aussi été pensionnaire de la Casa Velasquez à Madrid. Ému par le spectacle de la nature, le peintre s’installe et se laisse surprendre, toujours en quête de lumière. Une lumière qu’il restitue avec son regard bien à lui. Habitué de la côte basque, il s’est laissé séduire par les lumières plus éclatantes de la Bretagne, notamment du côté de Camaret. À Quimper, il est intéressant de situer les œuvres de Didier Lapène dans l’Histoire de la peinture. Son approche du paysage mérite qu’on y regarde à deux fois.

Didier Lapène, Un belvédère sur la mer, du 7 juillet au 3 octobre.


Passerelles !

Twin Islands / DR

Comme à son habitude, Passerelle programme trois expositions simultanées pour l’été. Deux d’entre elles sont le fruit de résidences. Twin Islands réunit Sara Bichao et Violaine Lochu qui ont inversé leurs territoires, la Portugaise séjournant à Ouessant et la Française aux Açores. Avec Les forces heureuses, Céline Le Guillou observe le corps et l’organique sous le prisme de la poésie. À fleur de peau est une proposition fort séduisante qui réunit douze artistes qui mettent en exergue les rapports entre la ville et ses habitants. Il s’agit de voir comment l’architecture et l’urbanisme modifient les comportements, les corps et les psychés. La présence d’un pannel d’artistes internationaux apporte une vraie richesse à une exposition qui présente plusieurs disciplines et des œuvres qui dialoguent entre elles.

À fleur de peau, Les forces heureuses, Twin Islands, Centre d’art Passerelle, Brest, jusqu’au 17 septembre.


Art contemporain et ruralités

Blues (montage) Crédit photo Michel Jakobi © Eric Pougeau

Il y a des lieux, des espaces et des événements qui sont certainement des exemples à suivre, à regarder, parce qu’ils sont justes, prometteurs et prouvent que la culture, même la plus exigeante, la plus radicale, a cette force, cette résilience, ce pouvoir, cette liberté, cette joie qui doivent être partagés par toutes et tous.

Pont-Scorff, petite commune de 4200 habitants, proche de Lorient, programme, chaque été, une “déambulation” contemporaine, proposant un parcours dans la ville. Intitulée L’art chemin faisant, la manifestation infiltre avec bonheur l’art contemporain dans la richesse d’un patrimoine exceptionnel. Portée par l’Atelier d’Estienne (espace de médiation, d’expositions et de diffusion de l’art et des pratiques artistiques), animée par Christian Mahé, l’expérience se veut démocratique, ouverte, partagée. Elle permet à tous les publics de se confronter à l’art contemporain, démontrant qu’un espace rural peut être aussi percutant, pointu, curieux qu’une institution plus urbaine.

Si le titre incite à la balade, la thématique retenue semble porter un regard sur les deux ans que nous venons de passer : la pandémie, le confinement, notre rapport à la vie, à l’autre, à la mort. Confiée à Richard Leydier (commissaire de l’exposition), Variations autour du jugement dernier met en avant quatre artistes dont les œuvres développent avec une incroyable intensité leurs relations à la vie, à la mort et interrogent notre condition humaine. Chacun d’eux utilise un langage emprunté aux cultures populaires, religieuses, cinématographiques, fantastiques. Et souvent la tension monte, l’image questionne, trouble, provoque, nous replace face à nous-mêmes et à ce monde que l’on traverse.

Le Gisant de Stéphane Pencréac’h ressemble à un guerrier primitif lévitant, magique, comme une part de chacun qu’il ne faudrait pas laisser s’échapper. La vidéo d’Eric Pougeau présente un personnage de dos qui marche sur une longue route ; il tombe, se relève, repart, retombe… répétant sans cesse ce même schéma qui pourrait être celui de notre vie. Les grands dessins au graphite noir de Davor Vrankić déclinent un monde étrange et dystopique, dans des perspectives renversantes. Quant aux collages de Lionel Scoccimaro, il faudra les chercher dans une petite salle discrète. Colorés, pops et sexués, ils se jouent avec joie de nos consommations fantasmatiques.

Texte Christophe Cesbron

L’Art Chemin faisant…, Pont-Scorff, du 26 juin au 18 septembre.


Alors on danse ?

Piotr Uklanski / Untitled (Dancing Nazis), 2008. Crédit photo : Jean-Manuel Salingue/MBA Rennes

Quelques mois après la réouverture des discothèques, la Ville de Rennes a choisi de célébrer l'été en jouant la cigale contre la fourmi. Le Frac Bretagne, les Champs Libres et le Musée des beaux-arts déclinent en trois volet cette "hyper-festivité" retrouvée.

Le mois de juin se prête bien à la fête. Le phénomène s’est généralisé jusqu’à devenir la règle là où sa force tenait à sa rareté. Le monde de l’art n’échappe pas à cette « festivisation » de la société, pour reprendre les mots de l’essayiste Philippe Muray. Après deux ans de pandémie, cette exposition en trois volets surfe sur la vague de l’été pour nous raconter les lendemains qui chantent. n Le Musée des beaux-arts introduit le parcours par un dancefloor (plutôt pervers) de dalles colorées au centre du Patio sous le regard d’acteurs de cinéma interprétant des nazis… (Piot-Uklański). Si la critique de la société du spectacle n’est pas loin, les installations participatives invitent pourtant à y prendre du plaisir : activer une demi-boule à facettes sur platine (Cécile Paris), se défouler dans une cabine d’isolement à stroboscope (Bernhard Matin) ou apprendre le mambo avec Marina Abramović sur une piste de danse aimantée.

Au Frac Bretagne, tous les états de l’ivresse se confondent, du travestissement drag à la gueule de bois. Dans les réserves du bâtiment, une poursuite de scène laisse deviner les révolutions d’un couple de fantômes (Edith Dekyndt). À l’opposé, les corps vibrants des Brésiliens de Récife éblouissent lors des battles de swingueira par leur sensualité et leur énergie animale. Une double vidéo-projection nous place au centre du combat de ces communautés queer réprimées par le gouvernement (Bárbara Wagner & Benjamin de Burca). La part la plus fascinante tient à l’avant et à l’après. Les jeunes Ukrainiens aux visages hagards, déboussolés au sortir d’une rave (Roman Khimei & Yarema Malashchuk) tandis qu’aux Champs Libres, la photographe Julie Hascoët relie les bunkers du Mur de l’Atlantique aux free parties bretonnes. Une femme allongée sur une voiture, un corps vu de dos sous la neige, un mur de baffles... autant d’indices de la transe à venir ou sur le point de s’épuiser au petit jour. Comme un air de fête, c’est pourtant la fanfare du Sud-Africain William Kentridge qui reste en mémoire. Cette procession d’ombres se dirigeant vers un avenir incertain est à la fois une danse macabre et un manifeste pour une fête qui ne conclut jamais.

Texte Ilan Michel

Pas sommeil. La fête dans tous ses états. Les Champs Libres, Frac Bretagne, Musée des beaux-arts. Rennes. Jusqu'au 18 septembre.


L'art contemporain en étendard

Exporama - Do or Dry © Jérémie Boyard

Rennes continue de muscler son offre d’été. Au-delà de la locomotive Pas sommeil aux Champs Libres, au FRAC et au Musée des beaux-arts, Exporama réunit 55 propositions d’art contemporain partout en ville. On passe donc par Lendroit éditions découvrir la proposition de Sammy Stein, par le Phakt, par 40mcube… Avec Du pain et des jeux, Les Ateliers du Vent, Le Bon Accueil, Capsule Galerie et l’Atelier Vivarium ont concocté une programmation ludique pour se nourrir et se divertir. Le Thabor accueille l’exposition des œuvres achetées par le Fonds communal d’art contemporain, Arthur-Louis Ignoré, en juillet, et, en août, Teenage Kicks qui invite Kazy (que les lecteurs de Kostar connaissent bien) en compagnie du collectif MONsTR pour une proposition immersive. Après l’expo des 35 ans, la galerie Oniris expose les nouveaux artistes entrés dans la galerie ces dix dernières années. Puis, il y a l’art qui s’empare de l’espace public. Avec Art2Rennes, la nouvelle fresque de War, 59 rue de Saint-Malo. Sur la place devant la salle de La Cité, baptisée place Philippe Pascal, Patrice Poch réalise une œuvre hommage au pochoir. L’art urbain est partout ou presque. Patrice Poch, Bims et Brez Hôtel Pasteur, le M.U.R, rue Vasselot… des balades urbaines, des événements et toutes les forces de l’art mobilisées pour l’été.

Exporama, Un été d’art contemporain, Rennes, tout l’été.


Chant de la terre

Exporama - Le Cantique des oiseaux © Katia Kameli

L’effet est assez saisissant. Après avoir franchi la porte de La Criée, on hésite entre interrogation et contemplation. La manière dont l’artiste Katia Ameli a disposé ses sculptures devant son mur peint confère à La Criée un côté chapelle. L’artiste s’inspire du texte du poète perse Farîd-ud-Dîn Attâr, Le Cantique des oiseaux. Et elle a donc conçu des céramiques à partir des oiseaux du poème et ses sculptures sont aussi des instruments de musique que l’on entend dans un film projeté dans la salle d’à côté. Une succession d’aquarelles prolonge la visite et permet de la poursuivre en nous familiarisant avec la quête de l’artiste, sensorielle et spirituelle.

Le Cantique des oiseaux, Katia Kameli, La Criée, Rennes, jusqu’au 28 août.



Sens dessus dessous

Liz West, Our Colour Reflection, 2016 © Hannah Devereux

7 ans que l’espace culturel Les 3 Châ a su s’imposer dans le paysage de l’art contemporain. L’ancienne chapelle du château de Châteaugiron est un cadre exceptionnel et enchanteur qui inspire les artistes. Ceux-ci sont invités à créer in situ et ils savent entrer en résonance avec l’architecture, le décor ou encore la portée symbolique du lieu. Le visiteur, lui, a été régulièrement surpris par des propositions singulières et complémentaires. Cet été, avec Our colour reflection, c’est Liz West qui joue avec la lumière et sa portée. Elle dispose 700 miroirs colorés au sol. Animés de rayons de soleil, ils projettent la lumière sur l’architecture du lieu, transformant l’espace et déstabilisant le visiteur. Elle s’était déjà distinguée au Musée des arts décoratifs de Paris et au Tri Postal à Lille.

Liz West, Our colour reflection, Les 3 Châ, Châteaugiron, du 9 juillet au 18 septembre.


Jeu à la nantaise

Spirale et Cercles. Rue Bias, Nantes. 2022 - Esquisse - Krijn de Koning

Le Voyage à Nantes glisse un peu plus vers le voyage permanent. Les nouveautés de l’édition 2022 sont une petite partie d’un long parcours dans la ville. Une manière de montrer que l’art et la culture irriguent la ville, partout ou presque.

Qu’est-ce qu’un voyage sinon un état d’esprit qui éveille la curiosité ? Depuis que Nantes a choisi de se stimuler par l’art, la culture est devenue un moteur du tourisme. Le Voyage à Nantes, c’est donc suivre une ligne verte qui n’en finit pas de s’allonger (24 kms cette année) et de faire des pas de côté. L’art s’immisce partout et, année après année, la “collection” d’œuvres dans l’espace public s’agrandit. De fait, l’édition estivale devient un peu moins capitale puisque ce qui compte c’est d’abord de faire ou(re)faire le voyage.

Au jeu des comparaisons, l’édition 2022 prend des grands airs de terrain de jeux pour les artistes qui n’en finissent plus de mettre la ville en jeu. Place au décor qui a tant été fui par Le Voyage à Nantes. On a donc, place du Commerce, des éléments spectaculaires de Benjamin Navet qui en font un décor de théâtre ou de studio de cinéma. Une manière de dire qu’ici tout peut arriver grâce à la couleur. Couleur toujours avec la belle et originale proposition pérenne du Néerlandais Krijn de Koning qui relooke un ancien parking des années 50 et la présidence de Nantes Université. Place à d’immenses silhouettes noires de personnages énigmatiques imaginés par Hélène Delprat qui semble préparer ses créatures hybrides pour une curieuse mascarade. Et puisque Le  Voyage ose tout, il nous entraîne au cimetière pour découvrir le très beau travail du sculpteur sur verre Pascal Convert. Le regard de ses animaux vous poursuivra assurément.

Magie de la ligne et du voyage : outre la ligne verte qui se déploie dans de nouveaux quartiers, Le  Voyage continue de s’inviter un peu plus dans le vignoble nantais ou jusqu’à Saint-Nazaire avec le parcours Estuaire. Un voyage à faire !

Le Voyage à Nantes, du 2 juillet au 28 août


Jardin extraordinaire

Vue de l'exposition Angela Bulloch © Musée d'arts de Nantes - C. Clos

Si l’été continue d’être chaud, l’exposition d’Angela Bulloch au Musée d’arts de Nantes sera le spot idéal. Lorsqu’on arrive de l’extérieur, on y entre dans une pénombre relative. L’artiste a eu l’idée d’occulter la verrière du patio par une toile noire qui rappelle le ciel étoilé du solstice d’été à Nantes. Le patio, elle l’habite littéralement avec des modules géométriques lumineux de formes diverses et variées. Il faut alors apprivoiser le lieu et les formes, déplacer son regard, suivre les jeux de lumières et de son. D’abord intrigué, on est vite fasciné par la démarche de l’artiste allemande et sa manière de nous déstabiliser. Tout a l’air savamment calculé, planifié de manière quasi mathématique mais l’on s’y sent comme dans un songe. Protégés du monde et prêt à partir pour d’autres expériences et de nouvelles aventures spatio-temporelles.

Angela Bulloch, Paradigme perpendiculaire, Musée d’arts, Nantes, jusqu’au 30 août.


Pari sur les prix


Céleste Richard Zimmermann, Le temps des Cerises, 2021 © Philippe Piron

Depuis 20 ans, la Ville de Nantes récompense et accompagne de jeunes artistes, témoignant ainsi son implication dans le soutien et le développement de la scène artistique “locale”. Cette année, il y a quatre lauréats, Céleste Richard-Zimmermann, Laura Orlhiac, Lucas Seguy et Ronan Lecrosnier dont on peut découvrir le travail à l’Atelier tout l’été. Au-delà d’une juxtaposition d’œuvres, l’exposition, “curatée” et scénographiée par Mya Finbow, se pense comme une immersion dans ces “entre-zones” qu’explorent chacun des artistes. C’est passionnant, ouvert, énigmatique, parfois inquiétant à l’image du monde que l’on traverse. Un prix spécial du jury a été accordé à Adélaïde Gaudechoux et Grégory Valton dont le travail est présenté à l’atelier Alain Le Bras.

L’entre-zone, L’Atelier, Nantes, du 2 juillet au 11 septembre.

Le soleil s’est endormi sur l’Adriatique, Atelier Alain le Bras, du 8 juillet au 14 août.


Face au soleil martien

Felicie d'Estienne d'Orves / Soleils Martiens / le lieu unique Nantes © David Gallard

Les premières salles d’exposition ressemblent un peu à celles d’un « palais de la découverte », présentant des modèles scientifiques permettant de se représenter des phénomènes aussi fascinants que complexes, optiques, acoustiques, physiques, astrophysiques, etc. C’est beau, mais… là où la proposition s’amplifie, c’est dans la dernière salle, où, vidéo projetée sur l’immense mur du fond, le soleil se couche derrière la ligne d’horizon de Mars. C’est comme si l’on était installé sur Mars, face à la lumière blanche d’un soleil qui lentement descend, vibre, se dissout et doucement disparaît dans la nuit martienne. L’expérience est d’autant plus forte qu’elle est accompagnée par une bande-son (composé par Eliane Radigue) d’une densité incroyable, vibrant jusqu’au fond de nos yeux.

Soleils martiens, Félicie d’Estienne d’Orves, le lieu unique, jusqu’au 28 août.


Loire au cœur

Felicie d'Estienne d'Orves / Soleils Martiens / le lieu unique Nantes © David Gallard

Robert Doisneau nous ramène instantanément à Paris. Le Baiser de l’hôtel de Ville et ses photos de rue et d’écoliers en noir et blanc sont tellement célèbres dans le monde entier qu’elles ont nourri notre imaginaire. L’exposition nantaise permet de retrouver un tout autre aspect de son œuvre. De 1976 à 1977, à la demande de Jean-Loup Sieff qui voulait en faire un livre, il a remonté la Loire. Depuis la source du Mont Gerbier-de-Jonc jusqu’à Saint-Nazaire, il s’est consacré au fleuve et à ses riverains, passant par les célèbres châteaux mais aussi les villages. 60 clichés en sont ressortis. On y retrouve le regard du photographe humaniste qui s’attarde non seulement sur le paysage mais sur les habitants. Derrière cette peinture d’un monde qui nous semble lointain, il nous rend les habitants de la Loire attachants.

Robert Doisneau et la Loire, Parvis de la Cité des Congrès, Nantes, du 2 juillet au 28 août.


Mécanique des fluides

Nicolas Deshayes, vue de l’exposition Chambre froide au Grand Café – centre d’art contemporain, Saint-Nazaire, 2022. Courtesy de l’artiste et Modern Art, Londres. Photographie Marc Domage.

Entre fascination et répulsion, les sculptures de Nicolas Deshayes ont quelque chose de l’intestin, de l’insecte et de la machine célibataire. Si le titre fait froid dans le dos, c’est que l’artiste franco-britannique aime faire passer les matières de la fusion à la solidification – bronze, fonte d’aluminium ou plastique thermoformé. Dans la grande salle du Grand Café, sept fontaines aux formes de lombrics confèrent au lieu un air de place de village. À l’étage, les « Gargouilles » en bronze, alignées comme sur une chaîne de montage, sont autant d’échantillons de peau mi-humaine, mi-artificielle. Si l’esthétique de ces boyaux est un peu désuète, elle participe d’un imaginaire toujours vivace qui rappelle les scénarios les plus sombres de David Cronenberg.

Nicolas Deshayes. Chambre froide. Le Grand Café, Saint-Nazaire, jusqu'au 11 septembre.


Rideau !

© M Launay / SNAG

Année après année, Le Life a su s’imposer comme un lieu d’accueil extraordinaire pour les expositions estivales du Grand Café. La dimension (1600 m2) et la symbolique du lieu (ancienne base sous-marine) en font l’écrin idéal pour des propositions extrêmement fortes que peu de villes ont la possibilité d’offrir. Hélas, ce sera la dernière, la Ville ayant décidé de dédier le lieu à des expositions consacrées au patrimoine, en contradiction totale avec la vocation première du Life qui devait être dédié à la création. En guise d’apothéose, Sophie Legrandjacques, directrice du Grand Café, y programme Stéphane Thidet. Après la création de son Rideau d’eau sur la façade du Théâtre Graslin pour Le Voyage à Nantes 2020, l’artiste imagine ici un rideau de sable permanent. Une proposition hypnotique qui plonge le spectateur dans un état contemplatif pour mieux toucher son imagination. À la fin de l'été, Saint-Nazaire tire donc le rideau de l’art contemporain au Life !

Stéphane Thidet, Bruit rose, Le Life, Saint-Nazaire, du 8 juillet au 2 octobre.


Identité commune indienne

Krishna, Ras Leela Delhi, Inde de la série AAM AASTHA © Charles Fréger, 2019-2022

Le photographe Charles Fréger continue d’explorer les mascarades dans le monde. Après l’Europe, le Japon, les Amériques… voilà ces travaux en Inde. Comme à son habitude, il sillonne méticuleusement les différents États et donne à voir les rites et traditions populaires par le biais du costume. Inspiré par le Ramayana, il traque les déguisements divers et variés revêtus par les habitants lors des danses sacrées ou festivals de rue (vaches sacrées, déesses aux mille bras…). C’est donc à nouveau une expo haute en couleurs où l’on retrouve son mode de prise de vue frontal qui laisse sa chance à chaque personne et permet une réelle égalité entre tous les protagonistes de l’exposition. Après plusieurs séries déjà présentées (Wilder Mann, Yokainoshima et Cimarron), on continue de partager avec plaisir et intérêt cette quête d’identité commune.

Aam Aastha, Château des Ducs de Bretagne, du 2 juillet au 27 novembre.


Sortie d'usine

Michael Beutler, Plonger et puiser, HAB Galerie, le Voyage à Nantes 2022 / Photo Kostar

Dans l’ancien Hangar à bananes a pris place une véritable fabrique de papier recyclé. C’est le projet de Michael Beutler, invité par le Voyage à Nantes à créer une installation in situ. L’artiste allemand est connu pour ses machines artisanales qui constituent le point de départ de ses interventions, comme au Grand Café en 2013. C’est un moulin à papier des bords de Sèvre qui l’a poussé à en construire un ici. Avec l’aide d’une quinzaine d’étudiants d’archi et des Beaux-Arts et après trois semaines de chantier, les feuilles de 6 mètres de haut (!) parsèment la halle monumentale, debout et sans soutien. Si la faible production obtenue au prix de tant d’efforts peut étonner, les machines en bois subjuguent par leur ingéniosité. Récolter, broyer, plonger dans l’eau, puiser la pâte sur un tamis, presser, laisser sécher sur des tubes en carton… Le récit des gestes accomplis est aussi important que le résultat.

Michael Beutler, Plonger et puiser, HAB Galerie, Nantes. Jusqu'au 2 octobre.


Un été royal

Etendu, Françoise Pétrovitch © Fontevraud / Christophe-Martin

Chaque été, l’Abbaye Royale de Fontevraud concentre les propositions d’art contemporain, ce qui en fait une étape incontournable. Les artistes sont invités à renouveler notre regard sur ce patrimoine extraordinaire grâce à la création contemporaine. Après son exposition au Fonds Hélène et Édouard Leclerc à Landerneau, Françoise Pétrovitch investit le chœur de l’abbatiale. Ses grands formats sont disposés à l’horizontale en regard des gisants Plantagenêt et ses dessins s’immiscent dans les alcôves pour un ensemble harmonieux et apaisé. Une fois de plus, on mesure la finesse et la puissance de l’œuvre d’une artiste essentielle. Dans les jardins, on retrouve les installations de six artistes invités en résidence : Blandine Brière, Ladislas Combeuil, Laure Forêt, Manon Tricoire, Geoffroy Pithon et Guillaume Thireau ont tous été inspirés par les différentes époques de l’histoire du lieu avec lequel ils entrent en résonance. Enfin, on ne manquera pas de retrouver les œuvres emblématiques de François Morellet, les frères Chapuisat, Makiko Furuichi, Audrey Guimard ou Pierre-Alexandre Rémy. Et bien sûr, on ne repart pas sans visiter le nouveau musée qui consacre son exposition estivale à la peinture de Monet.

Un été à Fontevraud, Abbaye, Fontevraud, jusqu’au 18 septembre.


Tout sur la ville

Nuits des Musées Dupin & Duclos © Christophe Martin / Collegiale Saint-Martin 2022

Comme vous le savez, Kostar aime le tandem Dupin & Duclos auquel nous avions confié l’habillage du Kostar  77, fin 2021. Fans de BD, l’Angevin et le Nantais sont passionnés par l’architecture, la ville et le noir et blanc. Leurs fresques à 4 mains sont à la fois connues et reconnues. Tout l’été, on peut en voir une de 6 mètres de long à la Collégiale Saint-Martin. Participative, la fresque a été terminée lors de la Nuit des musées après leur résidence à la Collégiale. L’été permet aussi de découvrir leur dernière production, une fresque en couleurs cette fois, sur les murs du parking Napoléon III à Brest dans le cadre de Bellevue fait le mur.

Dupin & Duclos, Collégiale Saint-Martin, Angers, jusqu’au 28 août ; parking Napoléon III, Brest.


Tournez manège

© David Riou / Le repaire urbain

En 2012, un petit groupe d’artistes plasticiens se retrouve pour réhabiliter un manège de collection des années 1900 en espace d’exposition itinérant praticable. Il y a déjà tout ce qui fait la singularité du collectif Les Fondeurs de roue qui considère l’art comme un terrain de jeu et d’expérimentation, et surtout comme une discipline ouverte à tous les publics. On le retrouve sous forme de maquette dans l’exposition qui réunit 11 artistes du collectif. Une exposition plurielle et particulièrement riche où les formes se répondent dans les sculptures de Nicolas Giraud-Loge, Marine Class, Pierre-Alexandre Rémy, Matthieu Pilaud, Julien Laforge, Camille le Chatelier… L’exposition prouve s’il en était besoin que le RU-Repaire Urbain a su s’imposer comme un lieu essentiel de la création à Angers.

Les Fondeurs de roue, Le RU-Repaire Urbain, Angers, jusqu’au 18 septembre.


Panorama

Le Poids des choses, Maxime Lamarche, 2022 Poutre acier, réplique de rocher (polyester), pigeon décoratif (résine), peinture antirouille, 7,80x4x2 m – production Le Carré photo : Antoine Avignon, © ADAGP, Paris 2022

Il y a des villes qui n’ont pas peur de l’art contemporain et qui en proposent un accès facile, joyeux, intelligent. Parmi celles-ci, Château-Gontier dont la biennale intitulée Gontierama connaît cet été sa troisième édition. Né en 2018, Gontierama prend une place particulière dans le paysage des biennales d’art contemporain. L’événement s’inscrit dans l’histoire de Château-Gontier, riche d’un prestigieux patrimoine, s’y intègre avec douceur, malice, proposant un parcours explorant l’espace, le paysage, la forme d’une ville et son lien à l’art contemporain. Du mini-golf à la médiathèque, en passant par la Chapelle du Genêteil, l’office de tourisme (…), la promenade est riche en découvertes.

Tout cela n’est pas né de rien mais d’un travail de longue haleine, porté par la ville et par Bertrand Godot, directeur de la programmation d’art contemporain du Carré. Il a su (par un travail de médiation ouvert, par une programmation juste, non autoritaire, ne prenant jamais le public de haut, par une implication forte auprès des gens et des artistes) donner à l’art actuel une place qui semble aujourd’hui évidente, proche, positive. Il aime travailler avec des artistes qui jouent avec des codes empruntés aux cultures populaires, pour les propulser dans d’autres domaines, plus conceptuels, ouvrant de multiples questionnements. n Beaucoup des pièces présentées cette année sont des œuvres à « fonctionnement » qui demandent une activation. Les sculptures abstraites et sonores de François Dufeil, fabriquées à partir de bonbonnes de gaz ou de vases d’expansion de chaudière, composent un ensemble de percussions sur lesquelles un musicien viendra jouer plusieurs fois. Au jardin du bout du monde, les géniales sculptures de Jean Bonichon prennent place dans l’enclos dédié aux chèvres créant d’étranges ruines surréalistes sur lesquelles les « biquettes » grimpent ou s’abritent. Invité en résidence pendant un an par la ville, Maxime Lamarche a travaillé avec les élèves du lycée professionnel Pierre et Marie Curie. Il présente trois œuvres dans le parcours dont « Le poids des choses » au minigolf, réactivant le lieu un peu désuet en y installant une œuvre aussi drôle qu’hypothétiquement dangereuse. À l’image du parcours, les sculptures de Sébastien Gouju, au Musée d’art et d’histoire, entretiennent un dialogue poétique et décomplexé avec les œuvres de la collection. À voir aussi, une structure héraldique/moderne de Vincent Mauger et trois sculptures épouvantail de Bevis Martin et Charlie Youle. Si un temps d’arrêt s’impose, c’est sans doute à la guinguette, près du minigolf, ou au bistro (sans t) magnifique et historique café-restaurant du centre de la ville.

Texte Christophe Cesbron

Gontierama 2022, Château-Gontier, jusqu’au 28 août.


Habiter l'espace

ANAIS LELIEVRE / PINNACULUM 5, 2018-2022. InstallaTion, modules en pvc imprimé du dessin Racines de faux cyprès coupées. Dimensions variées (h. max. 1,9 m). Résidence de production Cahors Juin Jardins, Musée des Augustins, Atelier TA, Toulouse. Exposition Entre-lieux, Hors-cadre, Musée d'Art et d'Histoire, Abbaye Saint-Germain, Auxerre © Patrick Rimond

Alors qu’avec Double jeu, le MASC présente le panorama de 20 ans de création dans les collections d’art contemporain, il invite aussi Anaïs Lelièvre pour une double exposition dans la croisée de l’abbaye Sainte-Croix et dans l’abbaye Saint-Jean d’Orbestier. L’artiste s’approprie à chaque fois les lieux avec des installations in situ et revendique “une invitation à un voyage intérieur, entre architecture et nature, une façon singulière et sensible d’habiter l’espace”. Avec du dessin, imprimé et contrecollé sur des éléments structurants, elle compose des univers étranges qui jouent non seulement avec les lieux mais aussi avec la perception du visiteur. L’objectif ultime est de placer l’humain au cœur du processus dans son rapport existentiel à la nature.

Anaïs Lelièvre, L’esprit des lieux, Croisée de l’Abbaye Sainte-Croix et Abbaye Saint-Jean d’Orbestier, Les Sables d’Olonne, du 3 juillet au 2 octobre.


Photo hors cliché

Hommage à Blaschka © Anne et Patrick Poirier / ADAGP 2022

Pendant sa fermeture, le Musée de La Roche-sur-Yon se déploie sur le territoire. Focus photo, cet été avec une double exposition. Invitation faite au couple d’artistes Anne et Patrick Poirier qui présentent une quarantaine de photos, square Victor Schœlcher. Les Poirier pratiquent la photo en autodidactes, parallèlement à leur travail artistique qui s’avère plus complexe. Ils renouvèlent un herbier photographique présenté aux États-Unis en 1979. On y retrouve leur regard sur la fragilité du monde dans une série qui fait écho à la violence du monde de 2022. Juliette Agnel, au CYEL, présente ses montages photographiques de paysages extrêmes. Elle superpose des images de jour et de nuit pour un travail qui semble irréel, “entre sublime et étrange”. L’artiste pose, elle aussi, la question de la place de l’homme au cœur de l’univers.

Juliette Agnel, La lune noire, Espace d’art contemporain du Cyel, La Roche-sur-Yon, jusqu’au 24 septembre.