Rechercher
  • signature 1

À l'Ouest, du nouveau


Les Amirales © Yves de Orestis

Dossier réalisé par Matthieu Chauveau

Publié dans le magazine Kostar n°69 - février-mars 2020

À l’Ouest, rien de nouveau ? Dans le champ musical, on n'a jamais eu à se poser cette question pour ce qui est de la capitale bretonne, Les Trans et I'm from Rennes nous offrant chaque année leur lot de (belles) découvertes locales. Mais qu'en était-il des autres villes couvertes par Kostar ? Lancés cette année, le festival de showcases BISE (associé aux BIS - Biennales Internationales du Spectacle) et le dispositif T.R.A.M.E. (pour Temps Réel d’Accompagnement des Musiques Émergentes) changent la donne et nous ont motivés à mener l'enquête. De Brest à Cholet, de Nantes à Angers, du hip-hop au hard rock, de la chanson à la pop, zoom sur dix jeunes projets prometteurs.



Les Amirales © Yves de Orestis

Les admirées

Avec un nom comme ça, on s'attendait à du solide. Et Les Amirales n'ont pas déçu avec leur premier titre, dévoilé seulement à l'automne dernier alors qu'elles étaient programmées au Trans Musicales. Dans la catégorie pop-rock, Mountains déplace en effet des montagnes ! Imaginez une batterie martiale (celle de Guillaume Rossel, croisé chez Rachid Taha) accompagnée d'une guitare western qui, tout à coup, déverse un groove à la limite du disco, pour le plus grand bonheur du duo formé par Mirabelle Gilis et Sara Petit. La première, multi-instrumentiste collaboratrice de Miossec, fan n°1 du groupe, fait surgir un violon (son instrument de prédilection, appris aux conservatoires de Toulouse et Saint-Pétersbourg) à la fougue rarement entendue depuis le premier album d'Arcade Fire. La seconde, après des expériences dans des groupes world, assume enfin son statut de lead vocal hors pair. “We are note a war”, chante-t-elle sur Mountains avec puissance et fierté. Et si Les Amirales étaient quand même un peu une machine de guerre pop ?

Les Amirales, Le Tetris, Le Havre, 5 février ; L'Echonova, Saint-Avé, 3 avril.





Labotanique © DR

Les poètes

“Le bleu des écrans nous oppresse, qu'avons-nous fait du présent / Le bleu des écrans nous empresse de mettre nos vies en suspens.” Voilà le genre de textes essentiels que chante, rappe et slame Labotanique. Formé de deux anciens étudiants en agronomie, le duo nantais réinvente en toute modestie aussi bien la pop que le rap. À la première, il ajoute un propos questionnant la place de la nature dans nos vies urbaines, loin des sempiternels apitoiements sentimentaux. Au second, il apporte une musicalité teintée d'exotisme électronique et surtout des paroles complètement détachées des codes associés au genre. Aucune “explicit lyrics” chez Labotanique mais une bonne dose de poésie et même un penchant pour l'odyssée, à l'instar des mots qui ouvrent 47e Parallèle, leur dernier EP : “De retour d’une expédition au long cours sous les tropiques, deux explorateurs ont ramené dans leur vaisseau les mystères de l’Amazonie / De retour de ce côté de l’Atlantique, Labotanique se fait nomade, chamans arpenteurs de bitume.” Bienvenue les garçons !

Labotanique, La Drole de barge (Les BIS), 22 janvier ; La Bouche d'Air, Nantes, 28 janvier ; Carré d’Argent, Pontchateau, 15 février ; Un Café des possibles, Guipel, 22 février ; Le Nid (Off HIP OPsession), 23 février.




Philémone © DR

La professeure


Il y a encore un an, Fanny était professeure des écoles. Un métier qu'elle exerçait en parallèle de son projet Philémone, lancé avec un premier EP en 2015, ironiquement baptisé Invasion (et tout aussi ironiquement ouvert par la chanson Narcisse et toi). Sauf que la Tourangelle d'origine ne croyait pas si bien dire : sa pop acidulée, électronique et synthétique aux paroles incisives et lucides ne s'oublie pas une fois qu'on y a goûté. Pour preuve, la ribambelle de tremplins qu'elle a remportés et qui lui ont permis d'enregistrer un second EP en 2018. Un disque tellement concluant que la musicienne, désormais basée à Nantes, a décidé de se consacrer pleinement à son art, en quittant son travail alimentaire comme elle largue son amoureux dans son mini-tube Saint-Nazaire. “Une passion qui s'est échouée côte atlantique au mois de mai / l'échec est là, vif et dressé dans un bateau prêt à couler”, chante-t-elle dans cette chanson (clippée dans la ville portuaire même) avec un délicieux cynisme que peut-être elle ne pouvait pas s'autoriser face à ses élèves. Comme Labotanique, elle intègre le dispositif T.R.A.M.E. piloté par La Soufflerie (Rezé), le VIP (Saint-Nazaire) et la Maison des Arts (Saint-Herblain).


Philémone, Black Shelter, Carquefou, 18 janvier ; Bise Festival, Nantes, 21 janvier ; Le Nid, Nantes, 15 mars ; VIP, Saint-Nazaire, 28 février ; Centre Culturel Les Arcs, Quéven, 28 mars.




Theophile © Morgan Roudaut

L'héritier


Fan revendiqué de Brel, Brassens, Thiéfaine ou Bashung, Theophile soigne ses textes dans la lignée des grands maîtres de la chanson française. Du haut de ses 26 ans, l'auteur-compositeur-interprète n'hésite pas à s'inspirer d'expériences vécues, comme dans Andy, belle chanson dédiée à un détenu rencontré lors d’un concert à la maison d'arrêt d'Angers (d'où il est originaire). Mais là où Theophile se distingue de ses contemporains, c'est dans son interprétation qui, à l'instar d'un Cyril Mokaiesh, ne s'interdit pas une certaine emphase. Laquelle est accompagnée d'arrangements pour le coup très actuels, entre beats électroniques et nappes de claviers et guitares XXL, dans la lignée d'un Woodkid. Un mélange assez unique de classicisme et de modernité qui fait mouche. La preuve : l'impressionnante liste d'artistes (Arthur H, Gaël Faye, Ibeyi, Vanessa Paradis…) qui ont fait confiance à l’Angevin en lui offrant des premières parties alors qu'il n'a pas encore sorti son premier album.


Theophile, Bise Festival, Nantes, 22 janvier.




Komodor © DR

Les nostalgiques


Avec leurs longues crinières, leurs chemises country et leurs jeans à pattes d'eph, les Komodor sont un délicieux anachronisme. Pourtant, à eux quatre, ils ne cumulent guère plus de 80 piges ! Ce qui ne les a pas empêchés de constituer leur culture musicale auprès du hard rock le plus pur : celui des origines, américain et bluesy en diable (Grand Funk Railroad, James Gang, MC5…). Originaire de Douarnenez, le groupe séduit par la passion qui l'anime, totalement étrangère à une quelconque pose. Le rock est pour eux une affaire sérieuse, un son authentique qu'il convient de retrouver en enregistrant dans les conditions du live et sur bandes magnétiques si possible. Pour ce faire, le quartet s'est envolé pour la Suède où Zach Anderson, ex-membre du groupe culte Radio Moscow, les a accueillis dans son studio. En résulte un premier EP, condensé de hard rétro à la sauce psyché mâtiné de stoner totalement bluffant. Tellement que Soulseller Records, un très pointu label néerlandais, a décidé de signer les Bretons…


Komodor, la Scène Michelet (After Les BIS), Nantes, 22 janvier.





Degree © DR

Le précoce


Ses compositions ont une couleur mélancolique prononcée et on imagine bien le Nantais Degree du genre plutôt réservé. C'est pourtant une vraie success-story qui se dessine pour Grégoire Dugast, repéré dès ses 16 ans (il en a 20 aujourd'hui) par KCRW, une radio de Los Angeles, qui programme à plusieurs reprises son premier titre Under the Same Flag. Arpèges de guitare acoustique, chant habité soutenu par de discrets beats d'ordinateur, tout ce qui fait le son de Degree est déjà là : un subtil mélange de folk et d'électro, dans la lignée de l'Américain Bon Iver. Ne reste plus qu'à affronter la scène, ce que le musicien ne tarde pas à faire. Mais, lorsque bon nombre de ses contemporains passent des années à écumer les bars, Degree est propulsé dès son quatrième concert au Printemps de Bourges. C'est son oncle qui doit être fier de lui : un certain 20syl (Hocus Pocus, C2C…), qui, pour la petite histoire, avait prêté son vieil ordinateur au musicien, bécane sur laquelle Degree a imaginé ses premières compositions…


Degree, Bise Festival, Nantes, 21 janvier.




DI#SE © Vittorio Bettini

Le "Génie"


Lauréat à 15 ans du tremplin Buzz Booster, référence nationale du hip-hop, DI#SE (prononcez dièse) est un précoce. Un Génie, comme le laisse entendre le titre du premier single issu de son album sorti l'an dernier ? S'il est encore trop tôt pour l'affirmer, le Quimpérois suscite l'admiration, notamment en concert où il excelle au point d'assurer sans problème le show sur la grande scène des Francofolies de La Rochelle, entre Lomepal et IAM. Aussi charismatique comme ambianceur que dans l'introspection, Désiré Eba Tolo – de son vrai nom – livre un hip-hop aux influences riches et multiples, tour à tour afro-trap, transe, cloud rap et même salsa. On le compare déjà à Stromae, Damso ou Nekfeu. Mais l'artiste arrivé à sept ans du Cameroun garde la tête froide. Le titre Génie n'est donc pas dénué de second degré et dans plusieurs chansons, il s'adresse en filigrane à ses parents, leur demandant de lui faire confiance dans son choix de se lancer dans la musique. Lesquels ne devraient pas avoir de souci à se faire...


DI#SE, Bise Festival, Nantes, 22 janvier.




Sally © DR

L'Instagrameuse


Cela ressemble à un conte de fées 2.0. Il y a encore une poignée d'années, Marion Cailleau chantait essentiellement sous sa douche, dans une petite commune limitrophe de Cholet, et aussi un peu sur Instagram. Face à l'enthousiasme que suscitent ses vidéos, elle écrit, au culot, à Lord Esperanza. Complètement emballé, le rappeur français prend la jeune artiste – rebaptisée Sally – sous son aile. Il l'embauche pour ses premières parties et la signe même sur son label Paramour. La toute première scène de la chanteuse ? Une Gaîté Lyrique à Paris, avec quelque 800 personnes dans le public. La jeune Choletaise n'a pas froid aux yeux, en témoigne la rapidité avec laquelle elle est passée de simple interprète de reprises à auteure-compositrice de ses propres morceaux (quelques mois). Cinq d'entre eux ont été compilés sur un EP en 2019, distillant une pop urbaine sensuelle avec un vrai atout la différenciant de la concurrence (nombreuse) sur le créneau : cette voix à la fois mutine et voilée, duale comme sa chevelure moitié brune, moitié bleue.


Sally, Bise Festival, Nantes, 21 janvier ; Chabada, Angers, 7 mars.




Grise Cornac © Simon Jourdan

Les francs-tireurs


À l'instar de Feu! Chatterton (pour lequel le duo a assuré des premières parties), Grise Cornac réussit le pari de réunir un chant emprunté et théâtral (qu'on croyait passé de mode) et une musique résolument ouverte sur son époque, entre acoustique et électronique. Après un premier album déjà prometteur (L'Être à la Nuit en 2016), Aurélie « Grise » Breton et Quentin « Cornac » Chevrier affirment autant qu'ils affinent leur formule sur Tout Baigne. Sorti le 17 janvier, le disque bénéficie de la réalisation experte de Julien Chirol (Jean-Louis Aubert, Camille, Oxmo Puccino…). En résultent 10 titres aux mille nuances, comme si le duo angevin était passé en quatre ans du noir et blanc à la couleur. Pas de doute, la "chanson alternative" de Grise Cornac appartient à une espèce sauvage, la même que celle des Rita Mitsouko ou la paire Brigitte Fontaine / Areski Belkacem. Et si, dans les morceaux les plus enlevés, la voix doucement éraillée de la chanteuse frôle le maniérisme, elle dégage une indéniable force sur scène, où le groupe s'épanouit totalement.


Grise Cornac, Les BIS, la Drôle de barge, Nantes, 22 janvier ; Le Chabada, Angers, 13 février ; Chant Appart à Chantonnay (15/02), Saint-Julien-des-Landes (6/03), Mareuil-sur-Lay (7/03) et Venansault (28/03) ; Le Ferrailleur, Nantes, 11 mars.




Teenage Bed © DR

L'authentique


Derrière son air assumé de Droopy indé (moue boudeuse sur tee-shirt d'un autre âge), Nathan Leproust alias Teenage Bed cache bien son jeu. En trois années, le Nantais déjà repéré dans la formation post-folk Woodrow a eu le temps de sortir un EP, de partir à la rencontre d'une scène lo-fi admirée sur la côte est des États-Unis, d'en revenir avec un album enregistré à quatre mains avec un musicien local (Shelf Life) et même de créer son propre label, au nom validant le flegme présupposé du garçon : Pale Figure. Dans Expectations, sorti en janvier, Teenage Bed réussit le tour de force de nous dévoiler en seulement six titres (c'est un EP) enregistrés à Nantes et mixés à Londres, la richesse de ses influences, volontairement mal planquées sous son lit d'éternel adolescent. On y entend aussi bien une pop bricolée à la Grandaddy qu'un folk authentique et épuré, dans la grande tradition de l'americana. Le tout porté par une voix profonde et mélancolique qui, elle, est loin de faire pâle figure à nos oreilles.


Teenage Bed, La Soufflerie (Barakason), Rezé, 1er mars.


Illustration
© Elly Olman

MENU

  • Facebook
  • Instagram