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Thomas Jolly, puissance 6



Interview / Arnaud Bénureau * Photos / Chloé Le Drezen

Publié dans le magazine Kostar n°42 - octobre-novembre 2014


À l’occasion de Mettre en scène, Thomas Jolly, ancien élève de Stanislas Nordey et artiste associé au Théâtre National de Bretagne aux côtés de Philippe Decouflé, Éric Lacascade, Chistine Letailleur et Jean-François Sivadier, revient sur ses terres avec Henry VI de Shakespeare dont l’intégrale marathon a retourné le dernier Festival d’Avignon.


En décembre 2011, nous vous consacrions un portrait à l’occasion de votre création Piscine (pas d’eau), vous évoquiez déjà Henry VI

En effet, au moment de Piscine, je travaillais déjà en sous-marin sur Henry VI. J’essayais de convaincre que ce projet pouvait avoir une vie. J’avançais petit à petit. Et à la fin de cette même année, une perspective de production pour la première moitié des trois pièces voit le jour. Le TNB me propose d’être artiste associé. Puis, le Festival d’Avignon, voyant que le public s’engouffrait avec jubilation dans cet objet atypique, a proposé de finir le projet. Au final, Henry VI est une pièce qui dure 18 heures.


Avec le recul, comment analysez-vous cette période ?

Je suis heureux d’avoir fait sauter un plafond de verre. Car Henry VI, ce sont trois pièces qui ne sont absolument pas en accord avec une époque privilégiant le plaisir immédiat. Pour beaucoup, la pièce de Shakespeare ne pouvait pas être montée. Je suis fier d’avoir trouvé une solution de production et ému de voir à quel point le public a plébiscité cette aventure.


Cette recherche de « solution de production » a-t-elle pris, pendant un temps, le pas sur l’artistique ?

J’ai connu des moments de découragement. C’était usant. Ce n’est pas ce que je préfère. Mon endroit, c’est le plateau. Mais le jeu en valait la chandelle. Pour autant, en attendant de trouver le financement, je n’ai jamais quitté l’artistique. Je me suis lancé dans le vide et pendant quatre ans, j’ai pris des risques permanents et j’ai tout parié sur cette aventure. Sans savoir si elle aboutirait ou non.


Après cet acte théâtral fort, sur quoi pouvez-vous miser aujourd’hui ?

C’est une vraie et belle question. Pendant les quatre ans de mise en œuvre d’Henry VI, j’ai eu peur. Et aujourd’hui, maintenant, qu’est-ce que je fais ? Est-ce que je monte une œuvre encore plus grosse ? Je vais continuer à partir à la conquête de nouveaux publics.

“Je me suis lancé dans le vide, j'ai pris des risques permanents, j'ai tout parié sur cette aventure. Sans savoir si elle aboutirait ou non.”

Sur le site de votre compagnie, La Piccola familia, vous écrivez vouloir « engager un nouveau cycle, celui de l’affirmation du théâtre comme art citoyen ». Cet engagement s’inscrit-t-il dans cette conquête de nouveaux publics ?

Le théâtre a été créé dans la cité, pour la cité et par la cité. Il est aujourd’hui inconcevable que des gens soient intimidés à l'idée de pousser les portes d’un théâtre. Il faut faire vivre ces maisons, les habiter. Le théâtre est un art qui permet de redonner à chacun des outils pour accéder au discernement. Il faut transformer en curiosité l’angoisse face à la période trouble que nous vivons.


Quand avez-vous poussé pour la première fois la porte d’un théâtre ?

Ma maman l’a poussée pour moi. J’avais trois ans. J’y suis ensuite revenu tout seul. C’était au collège, grâce à des professeurs de français.


Que représentait le théâtre à vos yeux ?

C’était récréatif. Il y avait quelque chose de ludique à créer des personnages. J’ai intégré une compagnie de théâtre d’enfants. On partait en tournée. L’aspect récréatif a laissé la place à une forme de rigueur, de sérieux : apprendre son texte, venir aux répétitions, enfiler des costumes…


Vous n’avez donc jamais envisagé autre chose que de vivre du théâtre…

Par le théâtre, j’ai trouvé l’endroit où je m’exprimais le mieux. Je n’ai appris que ça. Et depuis, je ne peux pas m’en défaire.


En utilisant H6 pour parler d’Henry VI, en parlant de Shakespeare comme d’un entertainer, en éditant des badges “J’ai vu Henry VI en entier”, en reprenant les codes des séries télévisés, vous avez décidé d’emprunter les voies de la culture pop…

Pop, ça veut dire populaire. S’il n’est pas populaire, le théâtre n’est pas. Depuis la nuit des temps, les hommes ont besoin de se faire raconter des histoires par du vivant. Puis, vouloir emprunter ce chemin, ce n’est pas pour s’adresser uniquement à un public jeune ; mais pour désamorcer cette timidité que certains connaissent face au théâtre. Et lorsque je parle de pop, je ne l’oppose pas à un théâtre élitiste, d’art ou de recherche. Car Henry VI, c’est exigeant. C’est quand même trois pièces pour 18 heures de représentation.


“Avec Henry VI, On ne vient plus consommer un objet culturel ; on vient le traverser. La durée devient l'œuvre.”

N’y a-t-il pas une forme de snobisme à afficher le badge que vous avez distribué à l’issue de la représentation au Festival d’Avignon ?

Il ne faut pas le voir autrement que comme une petite médaille. Et puis, on a quand même réussi à vivre 18 heures tous ensemble. Ce n’est pas rien. Ça crée le sentiment d’appartenir à une communauté. Je sais aussi que certains n’aiment pas le spectacle. Je peux le comprendre. Pour autant, je sais que je suis au bon endroit avec Shakespeare. Je préfère garder à l’esprit ce que les gens ont vécu. Et cela va au-delà du snobisme.


En dehors du théâtre, où allez-vous chercher votre inspiration ?

Chez Lynch, Fincher, Tarantino. Je suis également friand de tout ce qui est de l’ordre des concerts. Je surkiffe les concerts énormes, la machinerie du Stade de France. Je ne parle pas de qualité musicale, mais bien de mise en scène. C’est une forme d’expérimentation dont le théâtre devrait s’inspirer pour parler à la génération 2.0.


Avec son projet Sophocle, Wajdi Mouawad invite, au même titre que vous, le spectateur à une expérience théâtrale au long cours. Pourquoi cette envie de s’attaquer à des projets monstres en termes de durée ?

Justement, pour la valeur du temps, de la durée. On ne peut rien y ajouter d’artificiel. On ne vient plus consommer un objet culturel ; on vient le traverser. Et ce n’est pas un élément de langage. La durée devient l’œuvre. Au fil de la représentation, les yeux piquent, on se contorsionne sur notre fauteuil… Seule la durée nous permet de vivre une telle expérience. À la fin d’Henry VI, les gens se connaissent. Le temps d’une aventure collective, la vie s’est adjointe à l’art. Vous n’êtes plus un simple spectateur mais quelqu’un de bien vivant.


www.lapiccolafamilia.fr



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