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Adel Abdessemed, conscience humaine

Mis à jour : 22 août 2019


Adel Abdessemed Je suis innocent, 2012 © Adel Abdessemed, Paris ADAGP 2018 Photographie : Gérard Rondeau

Texte / Patrick Thibault Publié dans le magazine Kostar n°60 - avril-mai 2018


Adel Abdessemed est bel et bien l’artiste par lequel le scandale arrive. Adoré ou détesté, le sculpteur du Coup de tête de Zidane met sur la table les problématiques de notre monde contemporain. À l’occasion d’une double exposition au Grand Hornu en Wallonie et au Musée d’art contemporain à Lyon, avant sa participation à l’exposition de la Collection Pinault, cet été, à Rennes, rencontre.

Le Grand Hornu est un ancien charbonnage, un bâtiment au lourd passé industriel magnifiquement réhabilité et très actif en matière d’art contemporain. Lorsque le galeriste Yvon Lambert y a amené Adel Abdessemed, celui-ci a eu envie de l’habiter. « J’ai pensé œuvre totale et globale, j’ai voulu faire dialoguer mes œuvres avec le lieu ». L’artiste trouve à cet espace “un côté palace”. Il imagine alors de le traverser d’un tapis rouge et installe sa galerie de soldats dessinés au charbon pour remplacer les scènes de chasse que l’on trouve dans les palais du pouvoir. « Maintenant, les soldats sont mélangés à la population. Avec Vigipirate, on trouve ça normal. Pourtant c’est un symbole fort de la guerre. Nous sommes rentrés dans un siècle rempli de dangers et de promesses. Mes soldats parlent de ça. On ne sait plus s’ils sont là pour nous protéger, nous attaquer ou nous menacer. »

Très vite, l’artiste évoque toutes ces images de notre monde qui le hantent. « Je crois qu’elles nous hantent tous. Elles s’imposent à moi, je veux les faire sortir de façon très violente et très douloureuse. » Il rappelle qu’il n’a pas choisi de devenir artiste, que c’est l’art qui est venu le chercher. Il évoque son rapport à l’autobiographie précisant qu’il ne raconte pas son quotidien mais le nôtre, parle de la sensibilité, de la fonction de l’art. « On ne peut pas réduire l’œuvre d’art à la psychanalyse. Le carré noir de Malevitch est plein de sexualité, d’orgies, de batailles et de violences. Et je rappelle que Monet a peint les Nymphéas à 74 ans. Oui, une œuvre d’art peut vous changer le regard et la vie. »

“La violence, c'est pas moi, c'est les autres.”

Il cite Hitchcock, Warhol, Joyce, un proverbe chinois… Godard “image simple ne veut pas dire simple image”. Dans une autre salle de l’exposition, il présente le chœur de l’armée rouge disparu en avion en sculptures grandeur nature sur du bois calciné. L’image est saisissante. Il a créé une horloge poétique qui évoque la religion, amène des pigeons à l’intérieur, « comme j’avais ramené mes voitures, j’aime bien ces oppositions entre intérieur et extérieur. »

Abdessemed a le sens de la formule : « Je suis quelqu’un qui marche sur la braise et sur l’argent comme un fakir. J’ai de nombreuses œuvres qui parlent de la dynamite et de la bombe. » Il sait qu’on lui reproche d’utiliser la violence : « Mais la violence, c’est pas moi, c’est les autres ».

Quand on lui parle de son Algérie natale, on sent la plaie ouverte. Exposer là-bas ? « À quoi bon ? 90 % de mes œuvres seraient censurées. C’est quand même le pays qui a mis des journalistes en prison et libéré des terroristes. » Plus tôt, il avait lâché : « J’étais très nul à l’école, c’est pour ça que j’ai réussi. Mes camarades de classe qui étaient meilleurs sont tous devenus terroristes. » n S’il parle volontiers, Adel Abdessemed répond finalement peu aux questions. Normal, il est là pour les poser. Bientôt, on ira à Lyon pour se les poser aussi.


Views Of The Show © Adel Abdessemed © Ph. De Gobert © MAC's

Illustration
© Elly Olman

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