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Alexandra Lacroix & Salia Sanou, nouvelles directions

9 sept.
9 min de lecture

Dernière mise à jour : 12 oct.



Interview / Patrick Thibault * Photos / Jodie Roszak pour Kostar Publié dans le magazine Kostar n°102 - octobre-novembre 2026


Ils ont pris leurs fonctions en même temps. Alexandra Lacroix à la tête d’Angers Nantes Opéra et Salia Sanou à la direction du Centre chorégraphique national de Nantes (CCNN). Kostar a voulu les réunir pour parler de leurs projets, de culture ici et d’avenir.


Pourquoi avoir candidaté ici ?   

Alexandra Lacroix : J’aime l’idée que deux villes, Angers et Nantes, fassent le lien entre les habitants à travers la culture et portent un seul projet commun. Dans un contexte où on cloisonne, ça me donne de l’élan. J’ajoute une raison plus irrationnelle : Nantes, la chanson de Barbara me hante. Elle n’est pas gaie mais elle me fait du bien par les larmes et la beauté de cette voix qui régénère.

Salia Sanou : Quand on candidate, on pense d’abord à ce que représente la ville. Je viens du Burkina Faso. Je suis arrivé à Brest, je suis resté à Montpellier 27 ans. J’étais venu jouer au Lieu Unique. J’avais été marqué par le sentiment d’une ville ouverte sur le monde et où la culture nous permet de cheminer. Il y a bien sûr l’histoire de Nantes, son passé, le commerce triangulaire, qui résonne avec mes origines africaines.


Savez-vous pourquoi on vous a choisi et ce qui a fait la différence avec les autres candidat.es ?   

Salia : Je me dis que ça doit être mon parcours. J’ai traversé des frontières et ces territoires m’ont enrichi. L’expérience, le vécu, ont dû jouer en ma faveur. Mon projet est bâti sur cette expérience et l’idée de regarder le monde différemment.

Alexandra : À la présélection, on m’a dit que j’étais l’outsider puisqu’on ne place pas d’artistes à la tête d’un opéra. J’ai pu rassurer sur l’administratif et la capacité managériale. Mon parcours artistique est devenu un plus. Quelque chose qui convoque l’imaginaire et donne du désir.


“ Nous avons besoin de montrer que l'opéra s'inscrit bel et bien dans le monde d'aujourd'hui ” Alexandra Lacroix

Alexandra, quel est votre projet pour l’opéra ?  

Je veux déjouer les clichés. Nous avons besoin de montrer que l’opéra s’inscrit bel et bien dans le monde d’aujourd’hui car on dit trop souvent qu’il est statique et fossilisé. Mon projet artistique s’inscrira chaque année dans une thématique. Je veux mettre en récit la saison pour que le projet irrigue. Pour qu’il nous embarque mais pas seulement dans une œuvre à un instant  T. Je crois aux histoires qu’on raconte. Et pour cette première année, j’ai choisi l’amour.


Vous avez confié des mises en scène à Lorraine de Sagazan (Orphée et Eurydice) et Phia Ménard (Così fan tutte), ce sont des signes de changement…   

Alexandra : Pour la mise en scène, je suis allée chercher dans d’autres disciplines. Mais, il n’y a pas de règle, je n’ai pas décidé de prendre uniquement des émergents, ou que des gens qui viennent de la danse. Pour chaque projet, j’ai essayé de trouver l’équipe qui, aujourd’hui, va le mieux porter l’œuvre. Orphée, Così, ça a été tellement joué. J’essaie de voir comment on peut créer du renouveau. Cette vision artistique un peu nouvelle, c’est accueillir le public habitué tout en ouvrant la porte à d’autres. J’avais envie de susciter la curiosité. Peut-être que ça va déboussoler, peut-être pas du tout. Je n’ai pas la réponse et c’est ce que j’aime.


Salia, comment définissez-vous votre danse ?  

J’ai toujours trouvé prétentieux de définir ma danse parce que ça voudrait dire la figer, la mettre dans une boîte. Ma danse est faite de la rencontre avec l’autre. Je suis toujours dans l’idée de chercher le troisième espace, celui où on donne, où on reçoit. Je rencontre une personne. Il y a ce que j’amène, ce qu’elle amène et ce qu’on construit au milieu. Ça reste ouvert. Je suis attaché à la façon de faire, très humaine.


Quel est votre projet pour le CCNN ?  

Il y a cette idée de maison que j’ai envie de porter et qui me porte. Un lieu où on invite, on accueille, on accompagne. Il y a le rayonnement dans les deux sens : qu’est-ce que j’amène qui éclaire et qu’est-ce qui jaillit pour éclairer l’ailleurs ? Ça va impliquer le dynamisme artistique, la création, le partage de l’outil avec les autres. Il faut prolonger ce rayonnement à l’international. Mon parcours est celui d’un voyageur. Je veux être dans le prisme de la jeunesse. Avec la technologie, la jeunesse s’enferme et la danse doit permettre de s’ouvrir.



Alexandra, vous êtes metteuse en scène et scénographe, n’est-ce pas s’ajouter des contraintes de diriger un lieu ?  

Si, forcément. Mais, cette contrainte est pour moi un marchepied vers une multitude de possibles. C’est arrivé à un moment où j’ai monté beaucoup de spectacles et exploré un certain nombre d’œuvres. J’étais un peu seule dans ma pratique. J’ouvre donc une porte vers les autres artistes et d’autres possibles.


Salia, quelle est votre vision du CCN dans quelques années ?  

J’espère partir d’un point et dans trois, cinq ou dix ans, arriver à un autre. Je respecte les traces posées par Claude Brumachon et Benjamin Lamarche, puis Ambra Senatore. Je ne peux pas dire où on sera dans 10 ans. Ce que je sais, c’est l’énergie et l’envie que j’ai. Comment porter cette humanité pour être ensemble. En art, on met l'accent sur des points sensibles, invisibles à l’œil nu, qui font effet au fil du temps. C’est ce qui me porte.


Quels sont vos plus grands défis ?   

Alexandra : Aujourd’hui, il me semble qu’il nous faut sentir la nécessité qu’il y a de rassembler des personnes dans une salle pendant deux à trois heures pour vivre une expérience collective, sensible, qui va les imprégner durablement.

Salia : Le rapport au public est essentiel. Nous devons toujours questionner sa place pour pouvoir aller plus loin.


Alexandra, vous êtes la première femme à la tête de l’opéra, est-ce que c’est une victoire ? 

Je ne le vis pas du tout comme ça. Effectivement, je me suis rendu compte que dans mon parcours de femme metteuse en scène, j’avais dû nier pour continuer à avancer. Ma ténacité m’a aidée et portée. Je suis donc heureuse qu’on m’ait donné cette chance mais je n’oublie pas combien ça a été difficile. Je veille à ouvrir les portes pour que l’opéra soit paritaire. Qu’il y ait autant de femmes que d’hommes. Pas pour une question de nombre mais pour permettre aux femmes d’avoir leur place.


“ Ma danse est faite de la rencontre avec l'autre ” Salia Sanou

Et vous Salia, compte tenu du passé négrier de Nantes, qu’est-ce que ça représente ?

Quand j’ai candidaté, je suis allé visiter le mémorial de l’abolition de l’esclavage. Quand on entre, ça donne l’ampleur de ce qu’a été cette période. En tant qu’artiste, je ne pouvais pas ne pas en parler. Je viens du Burkina Faso, pays qui n’a plus de coopération avec la France. Parce que des choses n’ont pas été dites pour que les gens puissent, après tout ça, se demander ce qu’on construit ? Qu’est-ce qu’on met en commun pour avancer ? En tant qu’artiste, je me demande ce que je peux amener. Il faut faire comprendre aux jeunes comment on peut regarder ce passé et construire l’avenir. Ma création Feeling good va être à cet endroit-là. Évoquer Nina Simone, c’est aussi évoquer l’Histoire, son combat, son engagement, sa musique.


Aujourd’hui, on parle beaucoup d’accessibilité et d’ouverture, qu’allez-vous faire pour que tout le monde aille à l’opéra ou entre dans la danse ?   

Salia : Il faut aller à la rencontre des publics. On a mené un projet en Vendée, avec des ateliers dans plus de 20 communes où il n'y a pas de pratique de la danse. Le CCN ne doit pas être cloisonné dans des murs. On va aussi travailler sur le quartier de Bellevue avec des ateliers pendant un an. 

Alexandra : Il faut que l’opéra puisse être partagé. C’est parce qu’on partage un spectacle en famille qu’on peut inscrire ça dans nos vies, alors j’ai créé le Festival Op’en famille. Il y a aussi Opéra sur écrans qui, avec l’Opéra de Rennes, touche 70 villes. À Nantes, tout le monde connaît les marches de Graslin mais beaucoup ne savent pas ce qu’il y a derrière. Je veux qu’on se défasse des appréhensions. Avec les midis lecture, on invite à entrer, entendre, manger à l’intérieur sur un transat.


Dans le contexte budgétaire actuel, avez-vous les moyens de vos ambitions ?  

Alexandra : Cinq mois après avoir été nommée, on a perdu près de 500 000 €. Par rapport à mon projet initial, ça complique, mais il est important de rester ambitieux tout en étant conscient du contexte dans lequel on est.

Salia : En arrivant, on connaissait la situation, plus de 200 000 € en moins. Ça fragilise mais ça ne doit pas nous empêcher d’être combatifs en soulevant d’autres leviers comme la solidarité. Qu’il soit de la ville, du département ou de la région, nous devons travailler pour que le public ait une entrée dans la culture.


Qu’est-ce qu’on peut vous souhaiter à vous qui incarnez le renouveau culturel ?   

Salia : La réussite !

Alexandra : Il faut qu’on nous souhaite de ne pas perdre l’ambition de faire rêver. La situation budgétaire tend tout le monde. Pour autant, il ne faut pas qu’on soit tétanisés ou paralysés. Il faut agir. Nous ne sommes pas des super-héros ou des magiciens mais nous sommes là pour rassembler, pour qu’on vive collectivement une expérience sensible et qu’on développe son imaginaire dans nos salles. 

Salia : Nous sommes conscients de tout ce qui se passe autour de nous ou dans le monde, de ce qui rejaillit sur nous. Mais il faut souhaiter que le public soit avec nous pour rester debout, ensemble.  


Salia Sanou, Habiter ensemble


De fugues en suites © Laurent Philippe
De fugues en suites © Laurent Philippe

« Mon objectif est de rapprocher les humains. Je crois que la danse peut maintenir vivante la possibilité d’un commun. Non pas un commun qui efface mais un commun qui unit. » 

C’est par ces mots que Salia Sanou présente sa saison à la tête du CCNN, intitulée Habiter ensemble.

Bien sûr, on découvrira le répertoire du chorégraphe. De Fugues… en Suites…, qui réunit six danseuses autour de la musique de Bach et des sonorités d’Afrique pour un hymne à la liberté, est présenté à Mixt, Nantes (14 et 15/01/2027). Le Lieu Unique, lui, présente D’un lointain si proche (13/01/2027), collaboration avec le Cameroun, imaginée avec l’artiste plasticien Nicolas Clauss. Au Festival Petits et Grands (avril 2027), Salia Sanou présente une étape de travail de sa création Et hop, accessible dès 10 ans.

Le chorégraphe montrera aussi plusieurs étapes de travail de Feeling good, sa future création, avec la complicité de Rokia Traoré à la direction musicale et au chant. Une pièce pour six interprètes sur les traces de Nina Simone « pour voir comment son œuvre a traversé le temps, comment sa musique et son engagement politique résonnent aujourd’hui ». 

Le CCNN accueille des artistes associé.es pour trois saisons : No Anger et Alice Gautier. Il soutient aussi huit projets de création dans des esthétiques très différentes : Khoudia Touré, Asha Thomas, Loïc Touzé & Teresa Silva, Élise Lerat… « Ensemble, nous allons danser le monde », conclut Salia Sanou.  


Salia Sanou en 5 dates

1989 - Rencontre avec de fortes personnalités du milieu culturel burkinabé et africain.

1992 - Rencontre avec la chorégraphe française Mathilde Monnier.

2006 - Inauguration de La Termitière - Centre de Développement Chorégraphique à Ouagadougou.

2011 - Création de la compagnie Mouvements Perpétuels

2025 - Nomination à la direction du Centre chorégraphique national de Nantes.



Alexandra Lacroix, L’amour


The Carmen Case © Pascal Gély
The Carmen Case © Pascal Gély

Pour sa première saison, Alexandra Lacroix a choisi d’explorer l’amour : « L’amour dans ses élans et ses vertiges, ses promesses et ses fractures, ses illusions et ses vérités. » 

Pour elle, c’est une manière de montrer que l’opéra parle à tout le monde et la possibilité d’intégrer le public.

La directrice a imaginé la saison en quatre variations associant chacune un opéra et des événements qui les accompagnent. Amour mortel avec Orphée et Eurydice. Passion possession avec The Carmen Case. Cœur trompé avec Così fan tutte. Amour toujours avec Werther. 

Librettiste et metteuse en scène, Alexandra Lacroix présente The Carmen Case qui remonte aux sources de Carmen et instruit le procès de Don José pour féminicide. La musique de Diana Soh rejoint celle de Bizet (Nantes, 1er au 6/12, Angers, 12/12).

Outre les quatre productions lyriques, Angers Nantes Opéra présente le Festival OP’ en famille (octobre 2026), accueille le spectacle de théâtre musical Fusées de Jeanne Candel (Mixt, Nantes, 22 et 23/10), le Ballet national de Marseille (LA)HORDE (Nantes, 22 au 25/04/27), Stabat Maldonne de Leïla Ka (Nantes, 10 et 11/04/27, Angers, 21/04/27). Et toute une saison de concerts, de rencontres pour faire écho et amplifier. « On verra que le meilleur ambassadeur de l’opéra, ce sont les émotions. » 


Alexandra Lacroix en 5 dates

2005 - Diplôme de l'École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs de Paris.

2007 - Création de la Cie MPDA.

2019 - Be My Superstar, a contemporary tragedy : opéra quadri frontale et immersive.

2023 - Opéra The Carmen Case.

2024 - Nomination à la direction générale et artistique d’Angers Nantes Opéra.



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