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Fleur Pellerin : réenchanter la culture


Interview / Patrick Thibault, le 22 décembre 2015 Photos / Yann Peucat pour Kostar, le 4 janvier 2016 Publié dans le magazine Kostar n°49 - février-mars 2016

À l’approche des BIS, Biennales Internationales du Spectacle à Nantes, la Ministre de la Culture a accepté de répondre aux questions de Kostar. Dans cette première interview accordée à un magazine culturel gratuit, elle exprime sa volonté de réenchanter la Culture.



Vous avez réussi à obtenir la hausse du budget de la Culture, comment expliquez-vous un tel désenchantement chez les acteurs culturels ?

C’est bien la preuve qu’en matière de politique culturelle, tout n’est pas seulement question d’argent. Nous vivons une période de transformation tous azimuts. Je peux comprendre qu’elle fasse naître des angoisses. Depuis l’après-guerre et jusque dans les années 2000, l’État a progressivement construit de nouveaux équipements culturels et confié de nouvelles responsabilités aux collectivités territoriales, pour que la culture soit toujours plus présente dans les territoires. Les collectivités ont d’ailleurs été très enclines à investir le champ culturel. La dynamique a été très forte.


Et l’embellie est terminée ?

Je dirais plutôt que le cycle de décentralisation est arrivé à terme. On est parvenu à une espèce de plateau, voire à un mouvement de repli des dépenses dans certaines régions et certains départements qui n’ont plus augmenté leurs financements pour la culture, et qui les ont même parfois baissés. Or il se trouve que ce terme coïncide avec la mutation numérique, qui bouleverse depuis quelques années les fondements mêmes des politiques culturelles. Les acteurs culturels doivent faire face à tout cela et les pouvoirs publics qui les accompagnent aussi.


“J'aime l'idée que la culture soit un peu le "religieux" d'une société laïque”

On s’inquiète des attaques envers la culture…

Et je m’en inquiète aussi ! Car il y a eu des atteintes répétées à la liberté de création et de diffusion. On a vu certains tenants de l’ordre moral exprimer leur désir de censurer les artistes, au nom du bon goût ou de la morale religieuse. Voilà pourquoi je veux graver dans le marbre de la loi que la création artistique est libre. C’est l’une des grandes avancées du projet de loi que je porte à l’Assemblée.  


Voilà qui renforce le rôle du ministère de la Culture…

Je suis fière d’avoir un budget en augmentation dans ce contexte contraint. Mais je le répète, l’enjeu dépasse les questions d’argent. Vous avez parlé de désenchantement, de la même façon que Max Weber a pu parler de désenchantement du monde. Je crois que nous n’avons jamais eu autant besoin de culture pour réenchanter la société. J’aime l’idée que la culture soit un peu le "religieux" d’une société laïque – religieux au sens étymologique du terme, c’est-à-dire ce qui crée du lien, ce qui relie les gens entre eux. Cela renforce la nécessité et l’urgence de repenser nos politiques culturelles. Nous sommes dans un moment très critique où les Français ont besoin d’être reliés les uns aux autres. Et ça, la culture le permet.


Vraiment ?

À un moment où les gens cherchent des affiliations religieuses, communautaires, voire communautaristes, identitaires, à l’heure de mouvements qui ont tendance à fragmenter la société, je suis persuadée que la culture peut relier positivement les gens autour de valeurs qui ne sont pas liées à l’origine ethnique, à l’appartenance religieuse ou communautaire. Ce n’est pas si stratosphérique que ça, ce que je vous raconte !

“On parle beaucoup de démocratisation, j'aimerais qu'on en fasse un peu plus.”

Quel est donc le rôle d’un ministère de la Culture aujourd’hui ?

Le défi n’est pas seulement d’adapter mon ministère aux enjeux du XXIe siècle. Il est aussi de repenser la place de la puissance publique, de l’État, dans ce monde en recomposition qu’il faut effectivement réenchanter, pour que la culture joue ce rôle de lien. Cette vocation est d’autant plus engageante en France que la place de la culture y est très singulière. Nulle part ailleurs, le ministère de la Culture n’a autant de moyens, humains et financiers, ni autant de poids et d’importance politique. Certains jugent que le budget de la Culture est faible dans le budget de l’État. Mais tous les autres ministres de la Culture envient le système français !


Depuis le 13 novembre, on s’accorde à dire que la culture est une arme majeure face à la barbarie et au repli identitaire. Serez-vous suivie pour faire avancer les choses ?

Je le suis et c’est le sens de mon combat quotidien. Après les attentats que nous avons connus, les Français souhaitent d’abord être rassurés sur leur sécurité. Mais la réponse de la société à cette menace ne peut pas être uniquement de nature sécuritaire. Il faut s’interroger sur ce qui peut conduire des personnes, notamment des jeunes, à une radicalisation politique ou religieuse, qui les éloigne de la communauté nationale. La réponse passe aussi par l’éducation et la culture qui doivent donner à chacun les moyens de s’émanciper, de se forger ses propres opinions, de rester libre. Pour moi, le combat majeur, c’est vraiment la question de la démocratisation.



Un sujet qui revient périodiquement…

On parle beaucoup de démocratisation, j’aimerais qu’on en fasse un peu plus. Soyons honnêtes, on a fait des progrès. Je pense notamment aux grands musées et aux monuments du patrimoine mais pour beaucoup, l’accès à la culture passe d’abord par la télévision et les loisirs culturels. Il y a encore beaucoup à faire. C’est le cas pour la pratique d’un instrument ou des lieux de spectacle vivant qui continuent d’accueillir plus de CSP+ que de CSP -. L’enjeu pour moi, il est là.  


Un chantier ?

Un chantier colossal car il y a tout un système de pilotage et de compréhension du terrain qui est à construire. Si on était capable de mesurer à qui s’adressent toutes nos interventions, on constaterait qu’on ne touche pas 100% de la population. Et moi, je veux que le ministère de la Culture ait vraiment une action universelle, qu’il s’adresse à tous. Comme la sécurité sociale ou l’école. Aujourd’hui, les moyens sont essentiellement concentrés sur la capitale. Je suis en train de voir comment on peut aller davantage à la rencontre des gens qui s’estiment illégitimes dans les lieux de culture. Les barrières à briser peuvent être financières et géographiques, mais elles sont souvent psychologiques.


Avec une ambition pareille, vous allez à nouveau vous heurter à un problème de budget ?

J’essaie d’être créative et de réfléchir en tenant compte de la contrainte. La difficulté du ministère de la Culture, c’est qu’il a été très constructeur depuis les années 50. Entretenir et faire fonctionner près de cent établissements publics, ça coûte très cher et ce sont des dépenses incompressibles. Les marges pour une politique d’intervention ciblée et orientée sont limitées. L’augmentation de mon budget n’est pas du tout négligeable mais mon ambition va plus loin. C’est facile pour un ministre de dire “il me faut plus”. Mais ce n’est pas ma façon de faire. Je propose des solutions.

“Moi je veux que le ministère de la Culture ait vraiment une action universelle. Comme la sécurité sociale ou l'école.”

Et quelles sont ces solutions ?

Il y a beaucoup d’argent qui devrait revenir au budget de l’État, et en particulier au ministère de la Culture, mais qui lui échappe aujourd’hui. Cet argent, c’est entre autre la valeur ajoutée absorbée par toutes les multinationales numériques – Google, Apple, Facebook, YouTube… – qui, aujourd’hui, s’enrichissent massivement grâce à la circulation des œuvres, mais ne paient pas d’impôts sur les sociétés et ne contribuent pas au financement de la création. À l’échelle mondiale, ce sont des milliards. On a un vrai problème politique avec ces acteurs extraterritoriaux qui, aujourd’hui, arrivent à s’affranchir de toutes les règles.


Ça n’est pas spécifique au domaine culturel…

Ce qui est spécifique au domaine culturel, c’est que ces entreprises prospèrent assez largement sur des contenus audiovisuels qu’elles ne produisent pas mais que les gens regardent. Il y a là beaucoup de créations originales. Il n’est pas logique que ces entreprises ne contribuent pas à notre système. Sinon, c’est notre système qui est totalement remis en cause et qu’il faut liquider. Mais moi, je ne serai pas la liquidatrice de l’exception culturelle. Il est légitime que ces entreprises viennent financer la création. Il faut conserver le modèle culturel français, et c’est à ce prix-là.


Mais n’avez-vous pas le sentiment que quoi que vous fassiez, ça ne sera jamais assez ? Que les artistes et acteurs culturels ne vous feront jamais de cadeau ?

J’aime bien l’idée que ça ne soit jamais assez. Ça veut dire qu’il y a une forme d’insatiabilité dans la volonté des artistes de rencontrer le public, de s’exprimer, de diffuser leurs œuvres. Je crois que la France s’honore d’avoir une politique culturelle capable de se remettre en question, de vouloir toujours plus et de n’être jamais totalement satisfaite de l’état des choses.


Votre action va-t-elle devenir plus compliquée après les élections régionales qui ont vu le parti socialiste reculer à la tête des Régions ?

Je vous aurais répondu oui, si on avait eu des Régions FN. Quand j’entendais dire par exemple que l’art contemporain, c’était un truc dégénéré pour les bobos parisiens qui s’extasiaient devant deux points rouges, je m’inquiétais vraiment. On aurait eu du mal à soutenir la jeune création avec des gens qui parlent en ces termes des artistes. Aujourd’hui, mon inquiétude, c’est que la culture puisse être la victime des efforts qui sont demandés aux collectivités locales. C’est pour ça que j’ai lancé les pactes culturels avec les collectivités pour essayer de stabiliser les budgets. On n’est jamais obligé de baisser les dépenses culturelles. C’est toujours un arbitrage politique qu’on fait et dont on doit rendre compte à un moment devant les électeurs. Des candidats qui ne sont pas de la majorité ont annoncé des augmentations du budget Culture. On va voir s’ils tiennent parole.



C’est la première fois que vous accordez une interview à un magazine culturel gratuit. Savez-vous que Kostar fait partie d’une famille de presse qui réunit des titres indépendants, impliqués dans leur secteur et leur région. Et pourtant totalement exclus de tout soutien à la presse ?

J'ai lancé en 2015 une grande réforme des aides à la presse. Elle porte notamment sur la volonté de recentrer les aides vers les titres d'information générale et vers une nouvelle famille de magazines que nous avons appelée "presse de la connaissance et du savoir". Une commission va œuvrer toute cette année pour déterminer qui peut rejoindre cette nouvelle famille. Je crois que les magazines culturels comme Kostar ont vocation à en faire partie car ils participent de la conversation nationale au même titre qu’un titre payant.


Vous l’avez dit, le Ministère, c’est une question de temps. Comment fait-on pour garder le cap quand on est victime de rumeurs de départ et quand on est attaquée régulièrement ?

Il faut distinguer l'essentiel de l'accessoire. Et se dire que tout ce qui est excessif est insignifiant. Si vous êtes trop sensible à la rumeur sans être capable de distinguer ce qui relève de votre mission, ce pour quoi vous considérez être à ce poste, et le reste, il ne faut pas accepter ce type de fonction. Moi, j’ai l’impression de faire œuvre utile. D’ailleurs si j’avais le sentiment que ça n’était pas le cas, j’en tirerais les conséquences. Je ne suis pas du tout là pour la gloire ou les honneurs. Il faut trier et se concentrer sur le sens même de sa mission.


“Je ne serai pas la liquidatrice de l'exception culturelle.”

Vous avez récemment réceptionné des rapports demandés à la Rennaise Sylvie Robert et au Nantais Jean Blaise. Quelles retombées concrètes peut-on en attendre ?

Des retombées concrètes, il y en a déjà ! L'un et l'autre ont travaillé à rapprocher la culture des Français qui ne vont pas spontanément vers elle. À Sylvie Robert, j'avais demandé de réfléchir à la façon dont nous pouvions adapter les médiathèques aux modes de vie d'aujourd'hui. C'est un réseau formidable, et souvent le premier lieu culturel que fréquentent nos concitoyens, en particulier dans les zones rurales. Les bibliothèques se réinventent : elles assument de plus en plus leur rôle de lieu de culture de proximité et de convivialité, de troisième lieu de vie. Mais on peut aller plus loin. L'année prochaine, l'État aidera ainsi les collectivités qui sont prêtes à élargir les horaires d'ouverture. Je réfléchis aussi à créer un grand événement, une Nuit des Bibliothèques, sur le modèle de ce qui a été lancé à Lille il y a deux ans.


Et Jean Blaise ?

Chacun sait quel rôle extraordinaire il a joué, à Nantes et ailleurs, pour faire vivre l'art dans l'espace public. Le Voyage à Nantes et le lieu unique sont exemplaires dans leur façon de faire de la ville un lieu de culture à part entière. Cette manière de faire de la culture rapproche les œuvres des habitants, crée un nouveau rapport, un nouveau regard. Avec la Mission nationale pour l’art et la culture dans l'espace public qu'il préside, nous avons voulu poursuivre cette réflexion. C'est avec lui que je réfléchis à la façon dont nous pouvons développer les interventions culturelles et artistiques hors-les-murs des institutions.


Votre prochaine action pour concrètement réenchanter la culture ?

J’aimerais organiser courant 2016 une grande discussion dans les territoires, à un moment où les artistes et les acteurs culturels ont besoin d’échanger avec l’État et les collectivités. Il y a aussi tout ce qui concerne la jeune création. Je veux que les jeunes talents aient les moyens d’émerger, de rayonner. J’y travaille depuis plusieurs mois. Il y a aussi la diversité. Il faut que la Culture de notre pays ressemble aux Français tels qu’ils sont, qu’elle soit en phase avec leurs pratiques, leurs esthétiques, avec le monde d’aujourd’hui. Bref, des mesures qui ménageront une vraie place à la jeunesse.

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