top of page

Florent Marchet, « Une chanson, c’est un miracle, un coup de bol »

7 sept.
4 min de lecture

Texte / Matthieu Chauveau * Photo / Bachir Tayachi Publié dans le magazine Kostar n°102 - octobre-novembre 2026



L’auteur-compositeur est de retour avec Mobil Home, son 7e album. Une collection de chansons pop qui racontent le monde d’aujourd’hui et dressent une galerie de portraits. Avec toujours ce mélange unique de franchise et d’humanité.


Dans un de mes morceaux préférés de votre premier album, Terrain de sport, vous chantiez : « rien n’est sublime ». Qu’en est-il 20 ans après ? 

Le monde qui nous entoure est de plus en plus sous assistance respiratoire, sous perfusion existentielle. Forcément, je ne suis pas très heureux dans ce monde, mais j’ai de la chance de l’être dans ma vie intime. Paradoxalement, il y a donc peut-être un peu plus de lumière dans mes chansons dans un monde qui va encore plus mal.


Votre nouvel album reflète-t-il cet état d’esprit ?  

Il y a une légère crise de foi en l’humanité, plus qu’une crise de la cinquantaine. Je parle du déclassement, parce que j’ai pu le mesurer, même dans mon propre milieu. Je vois des musiciens qui galèrent, qui se mettent en colocation… J’ai quand même essayé d’éviter le monochrome du gris. J’ai écrit principalement en Tunisie, où je fréquente des gens qui ont peu de choses, mais beaucoup de disponibilité pour l’autre. J’ai vraiment mesuré que le monde avait changé le jour où je n’osais plus demander un œuf ou du sel à mon voisin ! 


Cette alliance entre des paroles désabusées et une musique lumineuse, c’est votre marque de fabrique ?  

J’aime la mélancolie mais je n’ai jamais considéré que la musique était là pour assombrir le tableau. C’est pour ça que je fais beaucoup appel aux cuivres. Ils apportent quelque chose de très enthousiaste et lumineux, mais en même temps jamais totalement débarrassé de la mélancolie. Alors qu’au départ, j’ai plutôt une passion pour les cordes. Mais les cordes surligneraient trop ce que je raconte. Et pourtant, j’aime beaucoup Elliott Smith ou Nick Drake… 


Plusieurs chansons semblent se répondre dans votre album. T’as quelqu’un / J’ai quelqu’un sur le désamour. Tant que tu respires / Voir la nuit venir sur le rapport à la mort. Romance / La reine du drame sur la masculinité…  

J’ai une sorte de manie honteuse : je regarde parfois des comptes horribles de masculinistes sur les réseaux sociaux. Pour voir à qui j’ai affaire, pour comprendre le monde. Moi qui ai été élevé par des parents extrêmement féministes, je pensais que le monde dans lequel je vieillirais serait différent… Concernant le couple, c’est aussi un album de quelqu’un qui vient d’avoir 50 ans et qui voit des amis qui se séparent, se déchirent, avec parfois des enfants là-dedans. 

 

“ J'ai écrit principalement en Tunisie, où je fréquente des gens qui ont peu de choses, mais beaucoup de disponibilité pour l'autre. ”

Vous aimez vous décentrer et parlez des autres, un peu comme un conteur d’histoires. C’est assez rare dans la chanson française actuelle, non ?  

J’ai grandi dans un milieu qui a bénéficié de l’ascenseur social et de la parenthèse enchantée des années 1970. Je viens d’une famille de paysans d’un village du Berry. Et puis la culture pour tous est arrivée : des livres sont entrés chez mes parents, on m’emmenait au théâtre, au cinéma, voir des concerts… À quelques années près, il ne m’arrivait pas tout ça. Ça m’a sans doute donné envie de considérer des milieux qui n’ont pas eu cette possibilité. Je préfère écrire sur les autres parce que ça donne une lecture plus nuancée de la société. 


“ Je préfère écrire sur les autres parce que ça donne une lecture plus nuancée de la société. ”

Justement, vous qui écrivez aussi des livres depuis quelques années, ne travaillez-vous pas un peu comme un romancier, en tant qu’écrivain de chansons ?  

« Écrivain de chansons », j’aime bien. Le mot conteur est galvaudé, mais il y a un peu de ça : raconter la vie des autres et donc donner un début de lecture de notre époque et de notre société. J’adore rentrer dans les intérieurs des gens, voir à quoi ressemble tel ou tel milieu. Les odeurs, les meubles, les attitudes, les décorations… Il m’arrive de visiter une maison, même si elle ne m’intéresse pas, juste pour cette raison !


© Bachir Tayachi
© Bachir Tayachi


Vous avez collaboré avec des gens extérieurs à la musique, comme Nicolas Mathieu ou Sophie Calle…  

Je fréquente peu le milieu des chanteurs, davantage celui des écrivains, du théâtre… C’est intéressant d’observer des cheminements différents. Une chanson, c’est quelque chose qui nous échappe un peu, c’est un miracle, un coup de bol. C’est souvent quand je pense complètement à autre chose qu’une phrase m’échappe, que quelque chose commence à se passer. C’est bien ce qui fait parfois rager les écrivains : « Comment faites-vous, avec si peu de mots, pour raconter ce qui nous aurait pris 200 pages ? »


Mobil Home se clôt sur un superbe hommage à Jean-Louis Murat. Ses chansons étaient très abstraites, imagées… À l’inverse des vôtres.  

J’ai aussi été fasciné très jeune par Bashung. J’envie beaucoup cette écriture plus équivoque, avec davantage de portes d’entrée. J’aime qu’on ait l’impression qu’une chanson change de sujet selon les écoutes et ce qu’on traverse dans sa propre vie. Mais je ne peux pas décider d’écrire de telle ou telle manière. Ce que j’écris, je n’y peux finalement pas grand-chose ! D’ailleurs, si je pouvais vraiment le contrôler, je serais dans un exercice de style, et ça, je n’aimerais pas…     


À écouter : Mobil Home (Nodiva).

La Bouche d’Air, Nantes, 19 novembre ; Centre Brassens, Avrillé, 20 novembre ; Salle Jean Carmet, Allonnes, 10 décembre ; L’Amérance, Cancale, 23 janvier 2027 ; Centre Culturel, Liffré, 30 janvier 2027.


Commentaires


bottom of page