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Francesco Tristano, Piano Magic


Interview / Arnaud Bénureau * Photo / Marie Staggat Publié dans le magazine Kostar n°44 - février-mars 2015

Francesco Tristano est le Ronaldo du piano, le champion incontesté de la discipline. Que ce soit pendant une Boiler Room, au Rex, dans les Dunes électroniques tunisiennes ou à La Folle Journée, le jeune homme est à l’aise sur tous les terrains. Entre Jean-Sébastien Bach et Carl Craig, entre les labels Get Physical et Deutsche Grammophon, rencontre avec un compositeur qui ne connaît pas la touche.


Comment arrivez-vous à la musique ?

Grâce à ma mère qui était très mélomane. À la maison, il y avait de la musique du matin au soir. Elle a eu l’idée d’acheter un piano et de le mettre dans le salon. C’était à la fois un meuble et une boîte à sons.


À quel âge commencez-vous à en jouer ?

À 5 ans, je commence à prendre des cours. Mais je jouais déjà avant. Une photo de famille le prouve. À l’époque, c’est un hobby. Je passe mon temps dessus. Il m’amuse. Il m’intrigue. Parallèlement, je dessine, je peins, je fais de l’athlétisme. Ce n’est qu’à 12 ans que je comprends qu’il faut travailler.


Cela fait-il de vous un enfant à part ?

Un peu. Malgré tout, je ne pense pas que je tombe dans la case de l’enfant prodige coupé du monde. À un moment donné, j’ai pris des cours dans d’autres pays. J’étais absent à l’école. Il a donc fallu faire un choix : finir mon parcours scolaire ou le quitter. Je suis alors parti à Paris, puis aux états-Unis.


“Je disais à ma professeur de piano que je ne voulais jouer que du Bach.”

Quelles musiques rythmaient votre quotidien ?

À la maison, nous écoutions de tout. Du classique, de la musique un peu hippie, un peu de pop… Très vite, je me suis tourné vers la musique instrumentale.


Elle vous permettait de développer votre imaginaire…

Probablement, car j’ai toujours eu du mal à suivre les paroles dans une musique chantée. Lorsque j’entendais une chanson pop, je n’étais pas intéressé par les paroles, mais par le rythme. J’aimais la musique qui n’avait pas vraiment une fin très définie. J’aimais la musique classique ou abstraite. J’aimais Bach.


Bach revient souvent dans votre parcours…

Très vite, il est devenu mon cheval de bataille. Je disais à ma professeur de piano que je ne voulais jouer que du Bach. Elle me disait que ce n’était pas possible. Il fallait étendre mon répertoire. Pourtant, c’était la musique qui m’attirait. J’aimais son côté universel, le côté minimaliste du rythme. Et aujourd’hui, c’est ce que je fais dans ma vie : je joue du Bach et ma musique.


Est-ce une chance d’avoir eu ce piano si jeune à la maison ?

C’est même plus que ça. J’ai une chance inouïe de faire ce que je fais. Ma vie est agréable. Je réalise les projets que je veux.


“Je peux vivre de ma passion. Ma vie privée et ma vie professionnelle, c’est pareil. La musique est toujours là.”

Qu’entendez-vous par mener une vie agréable ?

Je peux vivre de ma passion. Ma vie privée et ma vie professionnelle, c’est pareil. La musique est toujours là. Et la scène est l’aboutissement de ce travail à la maison. Je vis pour ça. Alors oui, il y a des contraintes liées aux voyages, aux aéroports, aux hôtels. Des fois, je donnerais tout pour être tranquille à la maison. Mais ça ne serait pas sérieux de me plaindre. Je ne sais pas si cette vie est possible encore longtemps. J’ai 33 ans et je donne plus de 100 concerts par an. À terme, je veux développer d’autres aspects de ma “musicalité” : production, installations, musique de film… Il va falloir que je prenne de la distance avec l’instrument.


Vous serait-il donc difficile de dire non ?

C’est une partie du problème. Un ami qui fait du jazz à Detroit m’a toujours dit que c’était un manque de respect que de refuser. Aujourd’hui, je ne regrette aucune date.


Comment faites-vous pour passer d’une Boiler Room à La Folle Journée ?

Je ne fais aucune différence. C’est de la musique. Ce qui change, ce sont les conditions, le public, l’ambiance… Ça me permet de ne jamais répéter deux fois le même projet. Ça m’excite de me surprendre moi-même et de surprendre le public. J’aime passer d’un public classique assis à un public technoïde. Et les deux s’entrecroisent. Quand on a une recette, on peut faire fortune, mais je trouve ça sans intérêt.


“Je me rends compte qu’il est plus difficile de composer un morceau de musique électronique que de jouer du piano.”

Est-ce une fierté de pouvoir croiser les publics ?

Je n’emploierai pas ce terme. Si je peux ouvrir les oreilles des gens, je trouve ça super. Et puis vous savez, aujourd’hui, la catégorisation des publics n’a plus de sens. On veut tout classer. Mais il n’y a même plus de disquaires pour classer les disques.


Comment avez-vous rencontré la musique électronique ?

Around the World des Daft Punk m’a fait tourner la tête. Je ne comprenais pas cette musique. Lorsque je fais mes études à la Juilliard School à New York, nous sommes un petit groupe d’amis à arpenter les clubs. Je passe mes soirées à la flotte, je ne danse pas et j’étudie ce que j’entends. C’est à cette époque que je compose mon premier track. Et je me rends compte qu’il est plus difficile de composer un morceau de musique électronique que de jouer du piano. Le piano, c’est 10 doigts et 98 touches. Vous vous débrouillez toujours. Les possibilités de la musique électronique sont infinies.


Finalement, ne serait-ce pas le chic ultime d’être signé à la fois sur Get Physical et sur Deutsche Grammophon ?

Si vous le dites, je prends ça comme un compliment. Toutes mes productions Deutsche Grammophon ont un peu d’électro. Et sur Get Physical, derrière un gros kick techno, je trouve toujours l’espace pour introduire des samples de piano. Pour moi, ça correspond simplement à ma réalité.

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Illustration
© Alexia Moutel

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