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“Le moi dernier” par Pierrick Sorin, épisode 47


Texte et photo / Pierrick Sorin * Modèle / Arzu Dogan * Photomontage / Charlie Mars Publié dans le magazine Kostar n°47 - octobre-novembre 2015

C’est la première fois que je mets une cravate. Je l’ai fait deux ou trois fois pour jouer les mariolles devant une caméra ; mais dans la vraie vie, jamais. Ce bout de tissu qui pendouille ostensiblement, très peu pour moi. Comme je m’applique à faire le nœud, un œil sur un tuto consacré à la chose, la télé diffuse l’interview d’un chef d’entreprise. Il en a une grosse, rose, dont la large pointe tombe au niveau de la braguette. Une sorte de flèche indiquant le tiroir de rangement du service trois pièces.

My girl friend sort de la salle de bain. Brushing et robe noire, coupe “Jackie Kennedy” – c’est la vendeuse qui l’a dit. Elle a l’air tout droit sortie d’un magazine “people”. C’est parfait. On est pile dans le dress code de la soirée. Fallait bien faire ce petit effort : l’entreprise internationale qui nous invite ici, à Johannesburg, a dû dépenser pas loin de 10.000 euros pour nous accueillir durant ces 3 jours, entre le vol en business-class, la chambre luxueuse du Regency Hyatt et les cocktails-en-veux-tu-en-voilà… On grimpe dans un 4x4 rutilant avec chauffeur attitré. Direction le centre d’exposition. C’est le vernissage. Le tapis rouge est de sortie. Pas mal de photographes s’agitent. Les invités se font shooter à leur arrivée. Il faut les conforter dans l’idée qu’ils sont “Very Important”. L’exposition énonce l’histoire de l’entreprise, ses valeurs. Des éléments didactiques voisinent avec des œuvres commandées à des artistes. Pour ma part, j’ai réalisé un court film en relief. Il y a un certain décalage entre l’importance réelle de l’événement et le décorum qui l’accompagne : le protocole “so chic”, les hôtesses, les portiers, les cameramen…

“L'entreprise internationale qui nous invite ici, à Johannesburg, a dû dépenser pas loin de 10.000 euros pour nous accueillir durant ces 3 jours.”

Sur la terrasse, surplombant l’immense paysage urbain, on siffle des cocktails créatifs, on grignote des amuse-gueules raffinés. C’est l’hiver, mais il fait bon : 20 degrés environ. On regarde les habitations en contrebas. Des maisons cossues entourées de hauts murs surmontés de fils barbelés. Les lumières de la ville s’étendent jusqu’au bas des montagnes. Il fait déjà trop sombre pour voir les bidonvilles qui fleurissent à leurs pieds. La majorité des invités sont blancs. Il y a quelques noirs, en boubous d’apparat, portant turbans et lunettes fumées. Une belle Nigériane expose sa cambrure dans une mini-robe étincelante. C’est l’heure du dîner. Une immense salle, des jeux de lumière, des projections vidéos géantes à la gloire de l’entreprise, une armée de serveurs qui n’ont de blanc que leur costume. On boit beaucoup. Mon voisin est fatigué. Il s’est levé à 6h pour aller photographier des girafes et des crocodiles.

Vers minuit, on lève le camp pour se finir dans un club. On re-boit en regardant des lionnes en cuissardes qui agitent leurs crinières sur un podium enfumé. La troupe des invités se désagrège peu à peu. On va rentrer. Ma copine cherche son sac. Il a disparu avec nos deux téléphones… Le jour suivant sera consacré au “comatage” et à des passionnantes démarches pour gérer le vol des téléphones. On reste à l’hôtel, ça évitera de se faire braquer les passeports en prime. De cette ville, je n’aurai finalement pas vu grand chose. J’aurai quand même appris à faire un nœud de cravate.

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