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“Le moi dernier” par Pierrick Sorin, épisode 80



Texte et photo / Pierrick Sorin * Photomontage / Karine Pain Publié dans le magazine Kostar n°80 - avril-juin 2022


Mon enfance n’a pas été malheureuse. Je n’ai vécu aucun drame notable et n’ai en rien subi de mauvais traitements. Cependant, je constate que mes souvenirs d’enfance sont liés, pour la plupart, à des situations de malaise, à de petites souffrances ou à des sentiments d’injustice. Je me demande d’ailleurs si cette propension à retenir du passé des expériences déplaisantes m’est personnelle ou si d’autres la partagent. Est-il dans la nature humaine d’accéder plus spontanément à une mémoire triste qu’à des moments heureux ? À l’occasion, j’interrogerai quelques ami(e)s à ce sujet… Parmi mes souvenirs, il en est un qui est solidement ancré : un souvenir d’école. J’avais dix ans, j’étais en CM1. La “maîtresse” – ce terme lui va mieux que celui “d’institutrice” vu ses tendances un poil sadique – avait donné pour consigne de dessiner un chevreuil. C’était un “devoir à faire à la maison” et, pour une fois, il me motivait pleinement. Je n’étais pas un dessinateur hors pair mais j’avais un coup de crayon supérieur à la moyenne de mes petits collègues. Il faut dire que j’étais enfant unique ; je passais mes jeudis chez ma grand-mère, en proie à un ennui que la présence taiseuse de la vieille ne contrariait pas vraiment. En général, je faisais un tour dans son jardin ; j’allais jeter un œil aux deux ou trois lapins qui croupissaient dans leur clapier nauséabond, dans l’attente d’être estourbis par “mémère”. J’allais ensuite dans l’appentis, refuge de son défunt mari, ouvrier alcoolisé des chantiers navals de Nantes. Entre d’innombrables boîtes de clous rouillés, traînaient des numéros de Jours de France dont je feuilletais en secret les pages mode, légèrement troublé par les décolletés pigeonnants de belles dames en robe du soir. Mais la plupart du temps, je dessinais, attablé dans la cuisine, tandis que “mémère” préparait, en silence et comme tous les jeudis, des “œufs au lait”.


“Est-il dans la nature humaine d'accéder plus spontanément à une mémoire triste qu'à des moments heureux ?”

Je dessinais en particulier des animaux hybrides : des chevaux à tête de lion, des boas arborant de longues oreilles de lapins, ce genre de choses… Je développais ainsi mon imagination comme une certaine aisance pour le dessin. Le jour venu, je rendis donc à la maîtresse un dessin de chevreuil dont j’étais assez fier. Penchée sur son bureau, l’enseignante passa en revue la production artistique des élèves. Soudain, elle se dressa sur l’estrade, bras tendu, brandissant mon dessin vers la classe. Une seconde, je me crus porté au pinacle mais je déchantai très vite. “Vous voyez ce dessin ?!”, hurla-t-elle. Souligné d’un maquillage exagéré, son regard était plus noir que jamais. Il est beau, n’est-ce pas ?!… Eh bien, voilà ce que j’en fais !” Elle le déchira brutalement en autant de morceaux qu’elle put. Le nombre de parcelles déchirées devant sans doute être à la mesure de sa furie. À peine mon chevreuil haché menu avait-il sombré dans la corbeille, qu’elle enchaîna : “C’est un dessin décalqué ! C’est de la triche ! Sorin, vous êtes un tricheur !” J’étais sidéré, incapable d’ouvrir le bec pour me défendre, pour dire que j’avais dessiné de mémoire, sans même un modèle sous les yeux. Plusieurs élèves jetaient vers moi leurs sourires perfides, empreints d’une jouissance sournoise. Le désarroi d’un être isolé est souvent, à cet âge, une source de plaisir pour une bonne partie du groupe… Ce genre d’injustice a sans doute contribué à ce que j’entame, à vingt ans, une brève carrière d’instituteur. Je voulais instaurer avec les enfants des rapports respectueux, dans le cadre d’une pédagogie fondée en premier lieu sur la motivation et non sur la contrainte. J’imaginais volontiers des activités pluridisciplinaires, alliant les sciences et les arts… Comme fabriquer des outils optiques, tels que le perspectographe ou la camera obscura, avec lesquels nombre d’artistes, comme Dürer ou Vermeer, décalquaient, quant à eux, le réel, produisant ainsi des œuvres magnifiques. Sauf à se complaire dans l’étroitesse d’une doxa irraisonnée, difficile de traiter ces artistes de vilains “tricheurs”.