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“Le moi dernier” par Pierrick Sorin, épisode 83



Texte et photo / Pierrick Sorin * Photomontage / Karine Pain Publié dans le magazine Kostar n°83 - décembre 2022-janvier 2023


« T’as dû t’marrer à faire ça ! »… Cette phrase revient souvent dans la bouche des gens, quand je leur présente une création visuelle de mon cru. C’est particulièrement vrai lorsqu’il s’agit d’un film à l’humour caustique, dans lequel j’endosse moi-même les rôles de divers personnages un peu idiots. Je l’ai récemment entendue, à plusieurs reprises, à propos d’un court-métrage que je viens de réaliser pour une institution régionale : l’Ordre des Architectes des Pays de la Loire. Il m’était demandé de créer une courte vidéo “originale, personnelle, drôle et décalée” sur le métier d’architecte. Elle devait également apporter, à un “public large”, des informations précises sur cette profession. Je ressentais là une contradiction : l’expression personnelle d’un artiste et l’esprit de drôlerie emboîtent difficilement le pas à une démarche didactique. Faire savoir, par exemple, qu’un architecte doit “souscrire aux assurances nécessaires à l’exercice de la profession” tout en amusant la galerie, relève de la gageure. J’ai bien failli botter en touche. Mes interlocuteurs étant fort sympathiques et ouverts d’esprit, j’ai toutefois “fait l’effort”, comme disent les commentateurs de foot.

Finalement, j’ai trouvé une solution, pas vraiment originale, mais efficace : le film se présente comme une émission de télévision vieillotte, animée par un type coincé, un tantinet bizarre. Il exprime la part sérieuse, pédagogique, du propos et passe régulièrement l’antenne à un journaliste de terrain, assez niais et confronté, quant à lui, à des situations cocasses. Ce dernier pratique le micro-trottoir et demande à quelques quidams d’exprimer leur vision de l’architecte. Afin de travailler tranquillement, seul dans mon coin, et pour donner à cet ouvrage une dimension personnelle, je me suis auto-filmé, jouant tous les personnages : le journaliste, l’architecte, le menuisier, le vigile, le vieil anarcho-marxiste qui voit en l’architecte une sorte de “produit de la société marchande”, etc.


« T’as dû t’marrer à faire ça ! »

À la vue de ces pittoresques bonshommes, on est certes tenté de penser que j’ai dû “bien me marrer” ; pourtant, il n’en est rien. Réaliser, seul, un film de ce genre, entraîne des contraintes multiples et fastidieuses. Je passe sur les préparatifs en matière de costumes, perruques, maquillage… et sur tous les aspects techniques inhérents à une production de bonne facture. J’évoquerai juste une contrainte en particulier : les personnages sont, bien sûr, filmés un à un, sur fond vert, pour être ensuite assemblés au sein d’un même plan. On adjoindra aussi un arrière-plan. Je dois donc jouer en tenant compte de la future présence d’éléments que je ne vois pas. Si deux personnages dialoguent, je dois respecter des positions physiques, des directions de regards précises et surtout, ménager, à la seconde près, des silences correspondant aux laps de temps où un protagoniste virtuel est censé me donner la réplique. Il faut jouer juste, tout en ayant un chronomètre dans la tête. Quand, de plus, je porte une fausse barbe qui gratte, des lunettes inadaptées à ma vue, des chaussures trop petites et une minerve qui me serre le cou — car le personnage a eu un petit accident… — et que je dois grimper 4 mètres de haut pour changer l’ampoule brûlante d’un projecteur-lumière qui vient de claquer, ça devient une vraie torture.

Pour tout arranger, ce travail est traversé d’inquiétudes : vais-je respecter le délai de “livraison” ? Ne suis-je pas en train de faire du grand n’importe quoi ? Mes commanditaires vont-ils s’étrangler devant le résultat ? Alors, non : la poilade n’est pas au rendez-vous… Heureusement, il y a de bons moments : au début et à la fin. Au début, quand on imagine un scénario sans bien mesurer les difficultés à venir. À la fin, quand le commanditaire est content, que les gens sourient et lâchent : « T’as dû t’marrer à faire ça ! », signe que la sueur du créateur ne dégouline pas sur l’écran et ça, c’est une bonne chose.


Ce film, un peu “OVNI“ dans le champ de l’audiovisuel institutionnel, est visible ici :

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