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Le moi dernier, par Pierrick Sorin, épisode 90



Texte / Pierrick Sorin Photos / Pierrick Sorin * Photomontage / Karine Pain Publié dans le magazine Kostar n°90 - avril-juin 2024


Dix-huit mars. Je sors du Musée d’arts de Nantes où j’avais une réunion technique. J’angoisse “un peu”. Le montage de ma “grande exposition” vient de commencer. Pour l’instant, ce n’est que la structuration de l’espace qui est en cours. On délimite les volumes qui accueilleront les œuvres, on dresse des cimaises. Une grande construction occupe déjà le centre du patio. Face à l’entrée visiteur, elle s’impose au regard. Sa façade est percée de trois larges fenêtres qui seront bientôt fermées par des écrans translucides. C’est là que sera présentée l’œuvre phare de l’exposition : Peindre et nettoyer ou la volonté à l’œuvre, une création, spécialement conçue pour l’occasion et qui aura – je l’espère – une certaine envergure esthétique.   C’est une triple projection vidéo où j’apparaîtrai, comme si j’étais derrière des vitres. La transparence des images laissera voir, en arrière-plan, l’espace réel du lieu et les têtes des visiteurs déambulant d’une œuvre à l’autre. Et je serai là, derrière mes fenêtres-écrans, passant de l’une à l’autre, très agité, dans la peau d’un laveur de carreaux soudainement pris d’un désir de “faire œuvre”. Délaissant la raclette, il s’emparera de pinceaux et se lancera dans des expériences picturales sur verre. Il peindra. En proie au doute, il effacera. Il peindra de nouveau, nettoiera encore. Sans cesse, il répétera ses tentatives, avec fébrilité, comme embarqué dans une fuite en avant motivée par la peur de l’échec autant que par la volonté farouche de parvenir à “quelque chose”, à un “je ne sais quoi” ayant à voir, sans doute, avec la grande Idée qu’il se fait de l’Art. Pour ceux que la philo intéresse, je précise que la “volonté” et le “je ne sais quoi” sont de franches références à Schopenhauer, Nietzshe et autre Jankélévitch.   


“Le problème, et la cause de l'angoisse qui m'étreint, c'est que pour le moment je ne parviens pas à réaliser l'œuvre en question.”

Le problème, et la cause de l’angoisse qui m’étreint, c’est que pour le moment je ne parviens pas à réaliser l’œuvre en question. La structure d’accueil trône dans le musée, les beaux projecteurs vidéo tout neufs sont installés, prêts à cracher leurs 5 000 lumens, mais je n’ai rien de bon à leur mettre sous la dent. J’ai mis en place de grandes vitres, côte à côte, dans mon atelier. J’ai loué les caméras nécessaires au tournage, je me suis agité, pinceaux en mains, derrière mes plaques de verre, mais le résultat est médiocre. Je suis comme mon laveur de vitres, habité par la volonté de bien faire, mais envahi par la crainte du ratage. D’habitude, je joue des personnages. Ils sont inspirés de ma propre personnalité, mais ils sont à distance ; ils ne sont pas moi. Là, plus de distance, le “jeu” et le “je” se confondent. Et ce qui m’effraie quelque peu, c’est que le temps file à vive allure. Il me reste tout au plus quinze jours pour donner corps à mon histoire de peintre-laveur en échec… avec une certaine réussite. C’est court… d’autant qu’il y a le reste : toutes les autres œuvres à préparer, à remettre en état. Je ne suis pas comme un peintre ou un photographe qui n’aurait qu’à piocher dans sa réserve. Je crée des installations – artistiques – qui sont, en général, dépecées à l’issue de leurs présentations.  

À chaque exposition nouvelle, il faut en grande partie les recréer. Et là, au Musée de Nantes, il ne s’agit pas d’installer deux ou trois “bricoles” ; on a bien voulu me mettre à disposition plus de mille mètres carré, ç’est du boulot… Ah oui… et en plus, ça se passe dans “ma ville”, celle où je suis né et où pas mal de gens, ceux que je connais et d’autres, nourrissent sans doute une certaine attente à mon endroit. Raison de plus pour que moi-même et mon peintre-laveur fassions “bonne(s) figure(s)” – c’est à peu près le titre de l’exposition. J’arrête là. Écrire sur un projet et confier ses angoisses, c’est bien joli mais ça ne fait pas avancer le schmilblick. Je retrousse mes manches à hauteur de crâne et je retourne dans mon atelier…  


Faire bonne(s) figure(s) - Pierrick Sorin - Exposition personnelle, Musée d’arts de Nantes, 19 avril au 1er septembre.

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