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Le moi dernier, par Pierrick Sorin, épi-isode 99

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  • 20 janv.
  • 3 min de lecture

Texte et illustration / Pierrick Sorin Publié dans le magazine Kostar n°99 - février-mars 2026


le travail du Nantais Pierrick Sorin est mondialement connu. Depuis novembre 2006, il nous raconte son quotidien de créateur. Signé sorin, naturellement.


« Comment as-tu fait pour percer dans l’art ? » On me la pose parfois cette question. Toutefois, ainsi formulée, elle ne me convient guère. Je n’ai jamais cherché à “percer”. Je n’ai donc rien fait de particulier dans ce but. Des circonstances ou des rencontres fortuites m’ont simplement aidé à sortir du lot et, à ce sujet, je cite volontiers une histoire assez singulière. De manière inattendue, elle m’a offert une visibilité non négligeable… On est en 1990. J’ai alors réalisé quelques “œuvres” – films ou installations visuelles – dont la diffusion est encore confidentielle. Un jour, un inconnu me contacte, un certain Michel. Il a ouï dire que j’étais vidéaste et qu’à l’issue des Beaux-Arts, j’ai été stagiaire dans une structure produisant des documentaires. Il a un truc à me proposer… On se donne rendez-vous dans un bistrot. Je me retrouve face à un petit homme ébouriffé, la quarantaine, le visage buriné, deux belles valises posées sous les yeux. Il fume clope sur clope devant son verre de blanc. D’une voix passablement éraillée, il m’explique qu’il a été marin-pêcheur. Maintenant, il veut réaliser un film sur la pêche aux requins ! Il lui faut un comparse, un type un peu malin qui sache tenir une caméra. On partirait six semaines avec des pêcheurs de l’île d’Yeu (à l’époque, ils pratiquaient cette pêche désormais interdite). On mettrait le cap vers le Nord, direction : la mer d’Irlande. Je regarde Michel, surpris et un poil suspicieux. Il précise qu’il est en lien avec la direction de Thalassa, magazine TV alors très réputé. Il ajoute que sa femme est productrice à France 2 et qu’elle pourrait s’arranger pour que mes petits films d’artiste “passent à la télé”. Il est sympa ce Michel, mais un peu grande gueule et, franchement, pas très crédible. Je lui dis que je vais réfléchir. Son projet me plaît, mais je n’ai pas vraiment le pied marin… « J’te laisse y penser, me dit-il avant de prendre congé, et sinon, je prends le train pour Paris à 18h ce soir. Si tu veux, apporte-moi une cassette de tes films à la gare, je la passerai à ma femme ; ça peut l’intéresser pour une émission. » Je ne crois pas trop à ses histoires, mais bon… Je le rejoins sur le quai de la gare et je lui file une VHS.


“Bonjour, c'est Bernard Rapp... J'ai regardé vos films, c'est formidable ! ”

Une semaine plus tard, je reçois un appel : «  Bonjour, c’est Bernard Rapp… (j’hallucine : cet ex-présentateur du JT est un type très connu !). J’ai regardé vos films, c’est formidable ! Je vais les diffuser dans ma prochaine émission et si vous pouviez venir en plateau, ce serait vraiment bien ! » Évidemment, je n’ai pas dit non. À cette époque, internet était étranger au commun des mortels. Les gens regardaient beaucoup la télévision. Très vite, après l’émission, des portes se sont ouvertes pour moi : celles du Musée d’Art Moderne de Paris, d’abord. Ensuite, tout a été assez vite : Biennale de Venise, exposition à New York… J’ai recontacté Michel. Sa crédibilité était montée en flèche. Je lui ai dit : « C’est OK. Pour la pêche aux requins, je suis ton homme ! » J’avais juste une crainte : le mal de mer. Mais j’imaginais qu’on partirait sur un grand bateau, moderne et stable. Et comme cette pêche avait lieu en été, il ferait sûrement beau. Ce serait un peu les vacances. Je me voyais déjà dans une chaise longue, sur le pont, avec un bouquin et ma caméra à portée de main… La réalité fut bien différente. Le bateau, un chalutier de taille moyenne, un peu vieillot, tanguait tant qu’il pouvait. La vie à bord était rugueuse et la pêche violente. Chaque jour, une caméra de 12 kilos sur l’épaule, je devais me battre pour ne pas déraper sur le pont où à mes vomissures se mêlait en abondance le sang des requins. Il ne fallait surtout pas tomber car les squales blessés, projetés sur le sol, faisaient claquer en tous sens leurs mâchoires et leurs puissantes queues. La nuit, je dormais peu, en fond de cale, baigné dans une sale odeur, mélange de fioul et de vieux slips… Je raconterai peut-être cette rude expérience, une prochaine fois…  

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