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Le moi dernier, par Pierrick Sorin, épisode 102

7 sept.
3 min de lecture


Texte / Pierrick Sorin * Photo / Pierrick Sorin - montage / Karine Pain Publié dans le magazine Kostar n°102 - octobre-novembre 2026


Juillet-août 2026, Nantes. Comme chaque année, mes pérégrinations estivales ont été très limitées. Pour l’essentiel, elles ont consisté en de multiples allers et retours entre mon atelier et le Jardin des Plantes, éloignés l’un de l’autre d’environ 975 mètres. Dans une ancienne volière, j’avais en effet mis en place, fin juin, un ensemble de saynètes holographiques réalisées spécialement pour ce charmant espace horticole. Or, les canicules successives m’ont contraint à surveiller ces œuvres comme le lait sur le feu. Sous la toiture en métal de la volière, la température frisait souvent les 50° et les appareils électroniques en place pouvaient claquer à tout moment. J’aurais pu vivre ces déplacements répétés comme une contrainte fastidieuse. Il n’en fut rien. Fréquenter régulièrement un havre de verdure est chose plaisante et les rencontres avec celles et ceux qui venaient voir mes inventions visuelles furent très agréables, émouvantes même. 


“ L'art contemporain, qu'on le veuille ou non, reste en grande partie un instrument de distinction sociale. Parfois, il peut rassembler... Ça fait du bien. ”

Ces inventions, au nombre de trois, étaient incluses dans le parcours du Voyage à Nantes. Au-delà de cet évènement, elles demeurent en place pour quelques années. Elles mettent en scène les vaines agitations d’Hortulanus, un jardinier à l’esprit un peu déviant. Dans l’une d’elles, ce personnage – que j’incarne – est à échelle humaine. Dans les autres, il apparaît tel un lilliputien, lequel, bien que virtuel, est capable d’agir sur des objets bien réels. Exemple : ce mini-jardinier agite frénétiquement un journal et fait ainsi virevolter une vraie feuille morte qui pendouille, tel un mobile, dans un petit décor végétal. La scène, poético-comique, devient alors magique. 



À chacun de mes déplacements “sur site”, je pénétrais dans la volière. Les regardeurs et regardeuses m’apercevaient alors, aux côtés de mon jardinier holographique. J’entendais les enfants crier : “Regarde papa ! Il y a un autre monsieur… C’est un vrai ou pas celui-là ?” Reconnu comme l’auteur du dispositif, j’étais alors abordé avec gentillesse par des personnes en tous genres, heureuses de me faire part de leur enthousiasme face aux œuvres. Un jour, c’était un bourgeois cultivé, habillé avec un goût exquis, le lendemain, une jeune femme, peu vêtue, crâne rasé et couverte de tatouages, suivait une famille de touristes chinois… Je me souviens en particulier d’un couple, bien éméché, venu à la tombée du jour. L’homme, la mine patibulaire, tenait une bouteille de vodka. Au début, il semblait déçu de ne pas voir d’oiseaux dans la volière. Puis, il est venu vers moi : “C’est vous qu’avez fait ça ? Eh bien, j’ai envie de dire : chapeau ! Franchement, monsieur : chapeau !” Un jour, c’est un ouvrier des chantiers navals de Saint-Nazaire qui m’a accosté. Il avait fait le voyage exprès pour voir ma création. Un petit “selfie”, un autographe… et il est reparti gonflé à bloc, non sans m’avoir dit qu’il trouvait que j’étais “une vraie star et non pas une star bidon comme Cyril Hanouna”. La comparaison m’a laissé pantois, mais l’intention était sympa. Toutes ces rencontres m’ont beaucoup touché. Et si les compliments étaient agréables à entendre, c’était avant tout parce que cette volière animée, visible sans qu’il soit nécessaire de franchir le seuil d’un lieu d’exposition, réunissait joyeusement des gens de tous âges et de toutes origines. L’art contemporain, qu’on le veuille ou non, reste en grande partie un instrument de distinction sociale. Parfois, il peut rassembler… ça fait du bien. 

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