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Plages de lecture

  • 24 juin
  • 8 min de lecture


Textes * Matthieu Chauveau, Christophe Cesbron, Hélène Fiszpan, Ilan Michel, Fabienne Ollivier Publié dans le magazine Kostar n°101 - été 2026


Que ce soit pour lire ici ou en voyage, ça sera parfait. Kostar a concocté une sélection de livres, sortis récemment, mais tous liés d’une manière ou d’une autre au territoire. Ça va du polar à l’album jeunesse, du petit éditeur local à Gallimard… Bonne(s) lecture(s) !



Vie de génie


© Fluide Glacial
© Fluide Glacial

Dans leur dernière collaboration, Arnaud le Gouëfflec (scénario) et Julien Solé (dessin) s’attaquent au monstre du 9 e art Gotlib. Les Dingodossiers, la Rubrique-à-brac, Gai Luron, l’aventure Pilote, L’écho des savanes puis Fluide glacial… Une création toujours en ébullition a sans cesse porté cet autodidacte du dessin. Mais quelle est son histoire en toile de fond ? Bien documentés et sûrement très fascinés, les deux Brestois s’inspirent librement d’épisodes touchants de sa vie pour raconter son histoire sur plusieurs décennies, ou comment un enfant caché pendant la guerre est devenu le maître de l’Umour (sans « h », comme il l’a créé) incontesté. Une bien belle histoire de déconnade finalement !  FO

Gotlib, une vie en Bandessinées  (Éd. Fluide Glacial).

Exposition Gotlib, l'umour indélébile ! Médiathèque François Mitterrand - Les Capucins, Brest, 11 juillet au 8 novembre.



La part du père


Olivier Bourdeaut © Francesca Mantovani - Gallimard
Olivier Bourdeaut © Francesca Mantovani - Gallimard

Toute ressemblance avec le titre d’une fameuse chanson de Sébastien Tellier n’est pas fortuite. Dans le nouveau livre d’Olivier Bourdeaut, il y a beaucoup de violence et, malgré tout, de l’amour. L’auteur d’En attendant Bojangles revient sur la relation à son père, notable nantais adepte d’une éducation à la dure. Ça cogne, ça humilie au 11 rue Copernic et le fils condamne les agissements du père, tout en cherchant à comprendre ce personnage opaque, disparu au moment où l’auteur maudit est enfin publié, avec best-seller à la clé. Une relation tumultueuse qui n’est sans doute pas étrangère à la vocation littéraire d’Olivier Bourdeaut. L’auteur met en récit ses questionnements, doutes et griefs dans un style limpide, qui fait de ce livre douloureux un véritable page-turner. Jamais voyeuriste et souvent émouvant.  MC

Une histoire d’amour et de violence, Olivier Bourdeaut (Gallimard).



Brest Generation 


© Actes Sud
© Actes Sud

L’anecdote est connue. En 1965, Jack Kerouac part à Brest en quête de ses lointaines racines bretonnes. Il n’y passe qu’une nuit, déçu de ne pas retrouver trace du “Prince de Bretagne” dont il se croit l’héritier. Cet épisode donne à Pierre Adrian l’idée de son livre, lui qui aime marcher dans les pas des écrivains (La piste Pasolini, 2015). Pour qui n’a pas lu Satori à Paris, Adrian rappelle que l’auteur culte de la Beat Generation n’a pas trouvé grand-chose dans la cité du Ponant. Il nous embarque dans une aventure aussi touchante que dérisoire, dont la mélancolie douce-amère évoque davantage une chanson de Miossec – cité à plusieurs reprises – que les grandes chevauchées de Kerouac. Un superbe livre pour arpenter Brest et saisir sa profonde humanité. Celle qui s’invente au comptoir des bars, avec passage obligé par le Vauban.   MC

Le rêve inachevé de Jack Kerouac, Pierre Adrian (Actes Sud).



Légendes de loges

© iéna éditions
© iéna éditions

Dans son nouveau livre, Laurent Charliot (la trilogie Rock Stories, l’expo Rock ! Une histoire nantaise…) dévoile les anecdotes abracadabrantesques qui participent à la mythologie du rock. Et si les plus intéressantes étaient les moins palpitantes, tel Stephan Eicher qui, après un concert au festival Art Rock, sort seau et éponge pour aider les bénévoles à nettoyer sa loge ?   MC

Caprices de rock stars, Laurent Charliot (Iéna Éditions)






Lire en musique


Écoutez-vous de la musique en lisant ? Pour Moondog, 1969, il le faut. Le principe de la collection Discogonie est simple : disséquer un album morceau par morceau. Ici, le Nantais Amaury Cornut s’attaque à l’œuvre la plus célèbre du “Viking de la 6 e Avenue”. Lecture pour esthètes ? Oui, tant l’ouvrage est documenté, voire technique lorsqu’il analyse les compositions. Non, tant la musique de Moondog, entre minimalisme, jazz et influences classiques, demeure accessible. Déjà auteur d’une biographie du compositeur, Cornut a un vrai talent pour transmettre sa passion. On lance l’album, on ouvre le livre et on se laisse guider dans l’univers du musicien new-yorkais. Vous reconnaîtrez peut-être Bird’s Lament, morceau souvent samplé et entendu bien au-delà des cercles mélomanes.   MC

Moondog, 1969, Amaury Cornut (Densité/Discogonie).




Lumière d’exil


© Flammarion
© Flammarion

« Poète griotique » aux yeux en forme de papillon, Falmarès a 24 ans et vit à Nantes depuis l’âge de 15 ans. Il doit quitter la Guinée en 2016 à la mort de sa mère. Ce nouveau recueil de poèmes est un long chant qui puise sa force dans la beauté. « Où trouverais-je la force quand je n’en ai plus ? Dans le sourire de ma mère, la poésie, l’amour des êtres chers, dans le jardin secret de l’enfance. » Le poète assume le lyrisme pour donner un nouvel élan à la nostalgie. La lumière de l’espoir y est plus vive que le soleil. Sa langue est musicale, faite d’apostrophes et d’anaphores (« souviens-toi de qui tu es, de ta maison, de ton premier amour »). Dans ce jardin, sous l’arbre à palabres, Falmarès « pose la main sur le cœur d’un oiseau / Et tout devient ».   IM

Le jardin des flamboyants, Falmarès (Flammarion).





Herbier rêvé


© éditions FP&CF
© éditions FP&CF

Artiste prolifique développant un univers pictural incroyablement coloré, le Nantais Geoffroy Pithon publie aux éditions FP&CP un très beau livre. Réalisée à partir d’une série de gouaches, chaque page se construit comme un paysage, dont les structures et les couleurs s’affirment, se multiplient, se floutent, glissent dans la liquidité de la peinture. C’est élégant, réjouissant, généreux. Geoffroy Pithon dit peindre « des mondes naturels imaginaires foisonnants de vie, où, comme toujours, la couleur guide les formes. Comme si de petites visions poétiques et sonores, à la manière de haïkus, pouvaient être encapsulées sur les pages d’un carnet, à la façon dont on constituerait un herbier ».   CC

Botanique murmure, Geoffroy Pithon (éditions FP&CF).




Rennes côté obscur


© Asphalte
© Asphalte

Réunissant dix auteurs locaux autour de dix quartiers, Rennes noir explore la ville par ses zones d’ombre, du Parlement à Sainte-Anne en passant par Maurepas. Une sorte de guide (anti-)touristique qui permet aussi de prendre le pouls de l’excellente scène littéraire rennaise. Au sommaire, des signatures confirmées comme Frédéric Paulin ou Benjamin Dierstein, mais aussi Nathalie Burel, dont la nouvelle mêle l’effervescence de la scène rock des années 1980, autour d’Étienne Daho, à une histoire autrement plus sombre.   MC

Rennes Noir (asphalte)







Les yeux fermés


© Odette Barberousse
© Odette Barberousse

Élénor est le premier album jeunesse écrit et illustré par Odette Barberousse, artiste bretonne diplômée des Beaux-Arts de Rennes. Tout est né d’une phrase de son fils : « Mais c’est qui ce sommeil ? » De cette question d’enfant surgit Machin Chose, étrange créature mi-paresseux mi-ours en peluche, qui entraîne Élénor dans un voyage au pays des rêves. « Elénor est une histoire pour apprendre à mettre son corps et sa tête au repos sans crainte », explique Odette. Entièrement réalisé à la mine graphite et aux crayons de couleur, l’album déploie des paysages foisonnants, des créatures improbables, des odeurs de barbe à papa et des pluies de paillettes.

Pour guider le lecteur, l’illustratrice a « dressé une sorte de code, par les couleurs ou par des motifs » propres à chaque univers traversé. Au milieu de ce tourbillon chromatique, Élénor demeure seule en noir et blanc « pour se distinguer de tous les éléments mouvants du rêve ». Elle souhaitait également créer du rythme, « des passages amusants et d’autres plus contemplatifs, des accélérations et des répits, car nous sommes rarement linéaires dans nos humeurs ». Symbolisme discret, hommage aux surréalistes, ode au pouvoir de l’imagination, l’univers d’Odette Barberousse est généreux et singulier. Quand on lui demande ce qu’elle voudrait qu’on emporte en refermant le livre, elle répond simplement : « Peut-être juste l’envie de le relire. »   Hélène Fiszpan

Elénor, Odette Barberousse (Monsieur Ed.) À partir de 3 ans.



Goûter d’été


© Père Castor
© Père Castor

Dans une campagne un brin désuète, un groupe d’animaux se retrouve autour d’une mission de première importance : préparer le goûter. Chacun met la main, euh, la patte… à la pâte dans cette histoire d’amitié simple et intemporelle, dans la grande tradition du Père Castor. Diplômée de l’école Pivaut à Nantes, Madeleine de Chanterac déploie, dans son premier album, un univers doux et minutieux, où les détails aux crayons de couleur invitent à la promenade du regard.   MC

Bégonia, Framboises et fraises des bois, Madeleine de Chanterac (Père Castor). À partir de 4 ans.





Le mot juste


© La Partie
© La Partie

Comment réinventer le livre des saisons ? Presque un genre en soi dans la littérature pour les tout-petits… L’Angevine Margaux Othats opte ici pour beaucoup de poésie, tendance minimaliste. Son imagier met en scène une enfant qui se balade dans la nature, avec, en légende, un simple verbe à l’infinitif. L’une des plus belles pages est forcément automnale : un “Tomber” qui illustre tout à la fois la petite fille qui vient de se casser la figure et les feuilles d’un arbre qui s’amassent par terre.   MC

Le grand air, Margaux Othats (La Partie). À partir de 3 ans.



Après la fête


Gabriel Bouvet © Editions Les Cailloux
Gabriel Bouvet © Editions Les Cailloux

Sur le bandeau de couverture, la citation du pape de la french touch Laurent Garnier. « Un ami en commun lui a fait passer mon livre, et il a eu la gentillesse de m’écrire ces mots élogieux. » Ancien DJ puis restaurateur, Gabriel Bouvet publie, à 56 ans, son premier roman. Le déclic remonte à quelques années, après la lecture de Vernon Subutex de Virginie Despentes. Comme chez l’autrice, la musique est plus qu’un décor : elle raconte une époque, un rapport au monde.

Avec Larsens, le Nantais replonge dans la fin des années 1990 à travers les dérives sentimentales et psychotropes d’une DJ trentenaire. Autobiographique ? « on ! » Sans spoiler, le livre bifurque vers le polar, loin des codes de l’autofiction que l’auteur dit regarder avec lassitude. « Je suis en saturation des histoires de chacun », glisse-t-il, revendiquant une misanthropie face à l’individualisme contemporain. C’est ce qui donne au roman sa tonalité particulière : derrière la vague nostalgie des nuits électroniques (et leurs excès), affleure le regard désabusé d’un narrateur qui semble observer tout ça depuis une époque bien plus sombre – la nôtre. Noir sans être poseur, Larsens impressionne par son écriture travaillée. Gabriel Bouvet dit pouvoir passer plusieurs semaines à peaufiner une phrase, tandis que la bande-son du livre – de Bill Evans à Daft Punk – semble, elle, couler de source. Et Laurent Garnier ? « Un morceau était cité dans une première version, mais quand j’écris, je coupe beaucoup… »   Matthieu Chauveau

Larsens, Gabriel Bouvet (éditions Les Cailloux).



Énorme !


© Mémoires d'éléphants
© Mémoires d'éléphants

L’idée est née il y a 46 ans, le jour où Jean-Paul Sidolle se retrouve face à l’éléphant Fritz ! C’est l’animal du cirque Barnum & Bailey, abattu en 1902 et naturalisé pour être présenté à Tours dans les anciennes écuries du Musée des beaux-arts. Sidolle prend conscience du danger de la disparition des éléphants. Il demande aux artistes qu’il rencontre de dédier symboliquement une œuvre pour participer à leur protection. Il développe un consciencieux travail d’artiste-collectionneur. Cela donne aujourd’hui un catalogue impressionnant regroupant 952 pensées créatrices d’artistes ayant accepté de participer au projet. Très éclectique, on y trouve des œuvres ou dédicaces de Fabrice Hyber, Orlan, Jean Marais, Annette Messager… Le livre est le projet le plus volumineux et le plus généreux de l’année (1 192 pages, 1 kg 300). Vendu à un prix dérisoire, on le trouve à Nantes à la Librairie des Machines et à La Vie Devant Soi et, à Rennes, au Frac Bretagne.   CC

Éléphantart, Jean-Paul Sidolle (association Mémoires d’Éléphants).



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