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Sophie Lévy, déplacer le regard

  • 23 juin
  • 4 min de lecture


Interview / Patrick Thibault * Portraits / © Thomas Louapre - LVAN Publié dans le magazine Kostar n°101 - été 2026


Après avoir dirigé des musées, dont le Musée d’arts de Nantes, Sophie Lévy a pris la direction du Voyage à Nantes début 2025. C’est donc sa première programmation de l’événement estival, pour lequel elle initie un cycle de 4 ans consacré aux éléments. La terre, avant l’eau, l’air et le feu.


Le Voyage à Nantes été dure depuis longtemps, comment ferez-vous pour le ré-enchanter ? 

On fait semblant de ne rien changer mais il y a déjà des modifications. Les dates sont les mêmes, les lieux souvent aussi mais, à y regarder de plus près, il y a l’arrivée des thématiques et un changement d’esthétique qui va apparaître. Une manière un peu différente de regarder la ville, plus sous l’angle de la poésie que du choc.


Pourquoi ce cycle de 4 ans autour des éléments ?  

Je trouve intéressant de parler de cette question du vivant, du rapport avec l’environnement autrement que sous le prisme de l’écologie. Nantes est une ville qui m’a frappée pour son lien à la lumière, son rapport à l’eau, la nature, plus que pour son caractère urbain. Encore directrice au Musée d’arts, lorsque j’ai programmé l’exposition Poirier, le rapport à la terre comme réceptacle des générations passées s’est imposé à moi.


“Nantes est toujours partante pour les aventures.”

Si je vous demande d’évoquer Nantes en trois mots ?  

Fluide, parce que son identité n’est pas claire. Nantes a une attitude assez souple vis-à-vis des choses. Elle n’est pas statique, elle est mouvante. Il y a les vents, des courants, les marées… Ensuite, je dirais pudique ou discrète. Ici, on ne vous dit pas les choses, il faut les deviner. Enfin, un côté équilibré. Nantes fait attention, ce qui lui évite de faire de graves erreurs. Nantes est toujours partante pour les aventures.


L’ex-directrice du Musée d’arts considère-t-elle le Voyage à Nantes comme un musée à ciel ouvert ?  

Pas du tout. Le musée est patrimonial. C’est un espace clos qui vous prépare à l’expérience artistique. Il est conçu pour protéger les œuvres et les visiteurs de l’extérieur. La ville, c’est le contraire. Quand vous y installez des œuvres, le passant n’est pas préparé. C’est plus proche d’une scène de théâtre, les œuvres apparaissent et disparaissent. Prenons l’expérience de l’an passé avec la colonne Louis XVI. Ça allège la question de la responsabilité : on peut tous être irresponsables le temps d’un été pour regarder la ville différemment.


Quel est pour vous le voyage idéal ?  

En voyage, ce que j’aime, ce n’est pas de voir des choses jamais vues. L’essentiel, c’est m’alléger de tout. Je ne suis plus moi-même, mon état d’esprit devient flottant, tout devient plaisir, rien ne pèse. Quand vous regardez une œuvre, c’est un peu pareil : vous entrez dans une forme de dialogue en vous libérant. Le Voyage à Nantes, c’est aussi ça. Un rayon de soleil. On invite tout le monde à partir pour un léger déplacement, une expérience, regarder la ville autrement. À Nantes, vous allez vivre les choses. C’est une zone d’expérimentation artistico-naturelle qui permet un vagabondage intérieur.


Comment créer la surprise chaque année ?  

Pour ça, on a des alliés en or, ce sont les artistes. Vous leur donnez un thème, vous leur proposez un ou deux lieux, vous les laissez faire et vous les aidez. Nous faisons comme les jardiniers : on met le terreau, de l’eau… Et on est les premiers surpris. C’est génial.


Quelles sont les bonnes surprises de l’édition ?  

Un mois avant l’ouverture, je ne sais pas et c’est ça qui est formidable. On réunit les conditions, on a nos fascinations mais on ne sait pas comment ça sera reçu. L’an passé, je n’avais choisi ni les œuvres, ni les lieux puisque c’était la programmation de Jean Blaise. J’ai eu beaucoup de surprises. On ne maîtrise pas tout. 


“Nantes est une ville jeune qui n'est pas dans le ressassement du passé.”

Alors, quelle œuvre attendez-vous le plus ?  

J’ai une grande curiosité pour le palmier de Louis Guillaume, dans les douves du Château. C’est un mélange de métal, de cordage, de résine. Ensuite, Ali Cherri au Musée Dobrée, je crois que ça va être très fort. Théo Mercier, place Graslin, je me représente assez bien ce que ça va donner.


En 2017 à votre arrivée, dans une interview pour Kostar, vous disiez « les projets doivent être liés à l’histoire d’une ville et d’un lieu »…  

La ville et ses caractéristiques dictent les projets. Puisqu’on n’a ni Tour Eiffel, ni Mona Lisa, il faut que le musée parle de la ville et que les œuvres du Voyage à Nantes révèlent sa singularité. Pareil en cuisine, on n’a pas de grande recette et c’est une chance. Nantes est une ville jeune qui n’est pas dans le ressassement du passé. On peut explorer une singularité changeante sans être obligé de passer par des recettes éculées.


À l’heure où la culture est attaquée, comment résiste-t-on ?

La difficulté, c’est que l’art ne se démontre pas, il s’expérimente. Mais il a toujours survécu. Au moment du Covid, sans la possibilité de rencontrer l’autre et de faire des expériences autres qu’utilitaires, on dépérissait. L’être humain n’est pas fait pour être uniquement un corps. Peut-être faut-il initier des collaborations pour passer le moment qui est difficile et pas que dans la culture. Moins défendre sa maison que s’entraider, réfléchir davantage ensemble. Le milieu culturel ne l’a pas assez fait. 



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