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À l'Ouest, du nouveau


Freak It Out © Cyrille Bellec

Dossier réalisé par Matthieu Chauveau Publié dans le magazine Kostar n°78 - décembre 2021-janvier 2022


Les Trans Musicales nous ramènent une floppée d’artistes émergents made in Grand Ouest. Vient ensuite le BISE festival (associé aux BIS - Biennales Internationales du Spectacle) à Nantes. Et le dispositif T.R.A.M.E. (pour Temps Réel d’Accompagnement des Musiques Émergentes) vient de sortir sa nouvelle sélection. Pour Kostar, l’occasion était belle de faire le tour du territoire et de mettre en lumière onze jeunes projets musicaux prometteurs.



Les poètes punk

Gwendoline © ToMat

Alors que certains artistes semblent davantage peaufiner leur plan com’ que l’écriture de leurs chansons, le je-m’en-foutisme absolu de Gwendoline fait plaisir. Gwendo (pour les intimes), c’est un groupe qui, sur sa page Facebook, commence un post sur deux par «wesh». C’est aussi un groupe qui, en 2017, a écoulé, en quelques semaines, toutes les copies vinyles de son premier album, mais ne l’a toujours pas sorti sur les plateformes de streaming et semble très bien s’en porter. C’est enfin un groupe qui, malgré ce côté « schlag » assumé, a tapé dans l’œil de Jean-Louis Brossard, le boss des Trans, à tel point qu’après l’édition 2020 en ligne, il le reprogramme cette année. Car le duo, basé entre Rennes et Nantes, possède ce qui manque à tant d’artistes aujourd’hui : un univers. Reconnaissable entre mille, le sien est fait d’une new-wave mélodique accompagnée de textes plus parlés que chantés, dont on jurerait qu’ils n’ont jamais été couchés sur papier tant ils semblent instinctifs. L’air de ne pas y toucher, Gwendo compose de vrais hymnes pour une jeunesse désabusée, en usant d’oxymores aussi improbables que Chevalier Ricard ou Audi RTT.

Gwendoline, accompagné par la carène, le sew et les trans. le 2 décembre, Les Trans Musicales, Hall 3.


La voix

Coline Rio © Amandine Loget

C’est un classique dans l’histoire de la pop music, au moins depuis la fin des Beatles ! Un groupe rencontre le succès et, peu à peu, ses membres se lancent dans des projets solo, parfois plus pour une histoire d’ego que par nécessité artistique… Chez Inüit, l’une des grandes réussites made in Nantes de ces dernières années (des concerts un peu partout en France et au-delà), c’est la chanteuse qui tente l’aventure. Mais impossible de reprocher à Coline Rio le moindre opportunisme, elle qui a débuté la musique toute seule derrière son piano, avant d’être repérée puis embauchée par le groupe qui l’a fait connaître. Surprise pour les fans d’Inüit, ce projet solo est en fait un retour à la normale pour la chanteuse bercée par Agnes Obel plus que par Beyoncé. L’artiste y dévoile une facette intimiste, empeinte d’une douce mélancolie à l’instar de Ce-jour-là, premier titre aux couleurs pastels (le clip et la musique) dévoilé au printemps. Autour de notes éparses de piano rejointes par un violoncelle impressionniste, le morceau forme l’écrin idéal à la voix très pure de Coline et ne fait que renforcer notre désir de découvrir son premier EP prévu pour 2022.

Coline Rio, accompagnée par le dispositif TRAME, 1er EP en préparation. Le 18 janvier, La Bouche d'Air au Pannonica, Nantes


L'exotique

Niteroy © Victor Hanotel

Les spécialistes de la musique brésilienne le savent : les meilleurs morceaux de bossa-nova regorgent autant de soleil que d’une subtile mélancolie, palpable dans la culture du pays tout entière. Ce paradoxe a un nom : la saudade et c’est par ce subtil vague à l’âme que semblent être traversées les chansons de Niteroy. Niteroy, donc, est le projet solo de Tiago Ribeiro, baptisé en clin d’œil à une ville du même nom, voisine de Rio de Janeiro, d’où est originaire sa mère. Né également d’un père portugais, le musicien a décidé de rendre hommage à ses racines en ne chantant que dans la langue de ses ancêtres. Malicieusement nommé Dia De Chuva (jour de pluie), son premier EP évoque en effet autant le crachin rennais, sous lequel il a été composé, que le soleil brésilien, en hommage duquel il a été composé. Et pour ceux qui se demandent pourquoi les morceaux de Niteroy, au-delà de leur rythmique bossa nova, ont des allures de ritournelles pop imparables, sachez que l’artiste officie aussi au sein des excellents Born Idiot, formation indie-pop qui, elle, lorgne plus classiquement vers l’outre-Manche.

Niteroy, le 19 novembre, 6par4, Laval. Le 20 novembre, Vip Saint-Nazaire. Le 24 novembre, CRR Blosne, Rennes. Le 26 novembre, Les champs libres, Rennes. Le 2 décembre, Trans Musicales, L'Étage. Le 11 décembre, La barakason, Rezé.


Les inclassables

Dampa © Victor Drapeau

Techno, pop, hip-hop ? On est bien en peine quand il s’agit de qualifier la musique de Dampa, duo né à La Rochelle et qui vient d’emménager à Nantes (où, pour mieux brouiller les pistes, il prévoit d’ouvrir une galerie d'art numérique couplée à un lieu de coworking image-son). Ce qui n’empêche pas Angéline Savelli et Victor Maître d’imposer une patte, mystérieuse et addictive, et ce dès leur première production dévoilée en 2018 en habillage sonore d’une pub pour… Yves Saint Laurent. Trois ans après ce Thunderball, dark et sensuel, complété par un surprenant EP construit en deux parties (l’une trip-hop, l’autre trap), Dampa dévoile Le Tunnel. Réalisé pendant le premier confinement, ce second mini-album offre encore une nouvelle facette : une electro-synth-pop non plus rappée mais chantée, et désormais en français. Un disque où il fait bon se lover (Dampa signifiant refuge en népalais) mais qui, en filigrane, raconte l’histoire d’un couple en proie à des addictions. Plus cinématographique que jamais, la musique de Dampa ne soutient plus qu’une comparaison : celle avec David Lynch pour l’obsédant mystère qui en émane.

Dampa, le 18 novembre, Stereolux, Nantes. EP Le Tunnel disponible le 19 novembre


L'assagi

Lujipeka / DR

Derrière son allure d’éternel teenager (tendance skater grungy, comme sorti d’un film de Larry Clark), Lujipeka cache bien son jeu. À tout juste 26 ans, c’est l’un des artistes les plus expérimentés des Trans qui investit la scène de l’Aire Libre pendant toute une semaine. En 2017 déjà, il retournait le public du même festival, lors d’un concert légendaire, Hall 8. C’était avec son groupe Columbine, au succès aussi fulgurant (plusieurs tournées des Zénith) qu’inespéré. Découvert avec une chanson et un clip très sarcastiques (Charles-Vicomte où des petits bourgeois se la jouent bad boys dans leur villa à Dinard…) Columbine avait su, au fil de ses trois albums, imposer un univers finalement hyper touchant. Cette approche sincère, nourrie d’une sorte de romantisme désabusé, est encore affinée dans ce projet solo. Lujipeka, voilà des paroles de la même trempe que celles de Columbine mais serties d’arrangements plus organiques : là un riff de guitare pop, ici un break de percussions reggae. C’est surtout une preuve de plus que c’est du côté des musiques dites « urbaines » que se niche désormais la variété française.

Lujipeka, du 1er au 5 décembre, Trans Musicales, L’Aire Libre.


Les folkeux

« Et toi, t’es plutôt Quentin Le Gorrec ou Geoffrey Le Goaziou ? » Ne riez pas. Cette question sera bientôt sur les lèvres de tous les amateurs de folk de l’Ouest. Et on l’espère au-delà. Âgés tous deux de la vingtaine, Quentin et Goeffrey ont des références (de Neil Young à Bob Dylan) que ne renieraient pas leurs parents, voire leurs grands-parents. C’est pourtant dans les années 2010 que les deux songwriters sont tombés dans la marmite folk, marqués par une scène qui renouvelait le genre, de Bon Iver à Andy Shauf en passant par The Tallest Man on Earth. Copains dans la vie et habitués à partager la scène des caf’conc’ ligériens, les deux acolytes préparent chacun leurs premiers albums. Alors, pour vous aider à ne pas confondre Le Gorrec et Le Goaziou, on fait les présentations.


Le pyschédélisant

Ayden Besswood © Benoit Fréhel

Parasol, c’est sous ce nom que nous est d’abord parvenu le projet de Quentin Le Gorrec. Et puis non, revirement de dernière minute : son projet s’appellera Hayden Besswood. « Parasol était trop cliché, trop love, trop peace », nous explique-t-il. C’est que pour son premier album, le guitariste a décidé de faire évoluer le son très acoustique et minimaliste de ses deux premiers EP, en le « psychédélisant ». Pour cela, celui qui voue un culte au sorcier du son Kevin Parker (Tame Impala) s’est entouré du savoir-faire des Nantais d’Inüit (encore eux !). « L’idée, c’est d’oser la rencontre entre une guitare acoustique et un chant naturel face à la technologie moderne des synthés. » Pour la scène, Quentin s’entoure d’ailleurs de musiciens pop incluant plusieurs membres des très allumés Albinos Congo.


L'authentique

Geoffrey Le Goaziou © Adélaïde Bernard

Geoffrey Le Goaziou, lui, ne se réfugiera pas sous un quelconque pseudo et encore moins derrière une armada d’arrangeurs. « Mon projet, c’est moi derrière ma guitare, avec le plus de sincérité possible et le moins de barrière avec mon public. » Aérienne, la magnifique voix du songwriter se suffit à elle-même, juste soutenue par un délicat jeu en fingerpicking. C’est d’ailleurs en toute simplicité qu’est né ce projet, en parallèle du groupe de dream-pop Ämelast. « J’ai tenté de composer en solo début 2020 et tout est sorti tout seul, comme une évidence. En une semaine, j’avais 6  titres ! ». Entre les confinements, Geoffrey entame alors la tournée des bars et, très vite, l’aventure solo prend au moins autant d’importance que celle de son groupe. Prévu pour 2021, son premier album a déjà un nom : Somewhere Quiet. Et il pourrait faire beaucoup de bruit.

Hayden Besswood (Quentin Le Gorrec), accompagné par le dispositif TRAME.

Geoffrey Le Goaziou, le 10 décembre au TNT, Nantes, le 18 ou 19 janvier au Bise festival, Nantes.



Les nouveaux Rita

Barbara Rivage © Louise Quignon

Fermez les yeux, Barbara Rivage entonne son premier morceau sur la scène de l’Aire Libre. Riffs de guitares ciselés, nappes de clavier, boîte à rythmes cold-wave… Vous jurez avoir été télétransporté au début des années 1980, et qu’après le concert, les nouvelles sensations Étienne Daho et Marquis de Sade prendront la suite. Ouvrez les yeux, les portables qui filment le duo prouvent que vous êtes bien en 2021 mais l’accoutrement de Vivien Tacinelli et Roxane Argouin (costumes classes et allures nonchalantes) vous rappelle immanquablement les « jeunes gens mödernes » sus-cités. D’autant que Barbara Rivage évoque carrément un autre duo né au début des années 1980 : Les Rita Mitsouko. Une référence écrasante ? Pas quand on a le charisme de Roxane, dont la voix grave et la présence théâtrale ont aussi une parenté évidente avec Fishbach. C’est d’ailleurs Arthur Azara, un collaborateur de cette dernière, qui signe les arrangements du premier EP du duo, attendu pour très vite. Bienvenue dans la famille de la talentueuse scène pop indé française d’aujourd’hui, Barbara Rivage.

Barbara Rivage accompagnée par l'antipode, le jardin moderne et les trans. Du 1er au 5 décembre, Les Trans Musicales, L’aire Libre.


Les rusés

Mad Foxes © Yohan Gérard

Vous ne les connaissez peut-être pas mais Jimmy Fallon, l’une des plus grosses stars de la télé américaine en est fan. Les trois Mad Foxes ont réussi un sacré tour de force au printemps dernier : se produire dans les conditions du live (à distance, Covid oblige), devant plusieurs millions de spectateurs américains les yeux rivés sur l’émission The Tonight Show. Habile mélange de post-punk et de grunge, leur single Crystal Glass – et leur musique en général –, n’est pourtant pas dans l’air du temps. À première vue seulement, puisque derrière les riffs épais de guitare, les breaks de batterie abrasifs et la basse hypnotique, le chant saccadé, presque scandé, de Lucas Bonfils aborde des thèmes bien d’aujourd’hui, notamment la toxicité d’une certaine forme de masculinité. Basé entre Nantes et Angers, le trio a signé avec Ashamed (honteux, en français) un excellent second album d’authentique rock cette année – et sans les clichés parfois associés au genre. À en rendre jaloux bien des groupes américains, dont on aurait aimé voir la réaction en découvrant la prestation des petits Frenchies sur NBC

Mad Foxes, le 20 novembre, Stereolux, Nantes. Le 24 novembre, Joker's pub, Angers. le 2 décembre, Les Trans Musicales, L’ubu.


Les freaks

Freak It Out © Cyrille Bellec

Cela arrive même (surtout ?) aux plus grands fans de musique : assister à un concert d’un groupe adoré mais éprouver un certain ennui en l’écoutant. Le disque était si réussi… Alors, à quoi bon ce live sans surprise qui cherche en vain à imiter l’enregistrement ? Cette sensation, on parie que vous ne l’aurez jamais devant un concert de Freak it Out. Basé à Rennes, le jeune quintet semble n’avoir qu’une obsession : amuser l’auditeur autant qu’il s’amuse lui-même, en jouant à saute-mouton sur tous les genres musicaux. Il y a autant de rock (tendance progressif) que de jazz, de soul, de hip hop, de pop, d’afrobeat et de disco dans Freak it Out. Il y a surtout, derrière l’esthétique haute en couleur et rigolarde (voir l’excellent clip de Sorbet, « single » de 8 minutes), une sacrée maîtrise technique, bien que les musiciens se défendent d’être passés par le Conservatoire. Avec déjà plusieurs EP à son actif, la formation devrait profiter de la réouverture des salles pour se tailler une solide réputation de bête de scène. Pas exactement le genre de groupe à signer le prochain tube de l’été, mais n’en faut-il pas pour tous les goûts?

Freak it Out, le 3 décembre, Les Trans Musicales, L'Étage.


Le yokai

Nabla Mujina © Théo Pontoizeau

Côté références, il cite autant Kanye West que le héros du rock indé King Krule ou le jazzman Kenny Garrett. Du haut de ses 22 ans, Alban Eychenne n’a rien du rappeur type. C’est d’ailleurs les doigts loin des platines mais sagement posés sur son trombone, que le jeune homme a commencé la musique : au Conservatoire. « Fan de rap depuis toujours, je me suis lassé de cette approche trop académique de la musique à mon adolescence, nous explique-t-il. J’ai donc commencé à faire du hip-hop. » Pseudo pour le moins sibyllin, Nabla Mujina est une référence à la culture japonaise et désigne un yōkai, ces esprits réputés pour interagir malicieusement dans le quotidien des humains. Un nom pas choisi par hasard puisqu’Alban revendique des lyrics au double niveau de lecture : réalistes comme tout bon rap qui se respecte, ou attribuables à un yōkai. Une ambivalence qui se marie à merveille à ses productions urbaines et planantes. Sur scène, Nabla s’accompagne d’un sampler mais également de son fidèle trombone qu’il ne s’interdit surtout pas de sortir, pour donner encore plus de souffle à son rap plein d’esprit(s).

Nabla Mujina, accompagné par le dispositif TRAME. le 12 novembre, La Barakason, Rezé.