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Copie de “Le moi dernier” par Pierrick Sorin, épisode 56


Texte et photo / Pierrick Sorin * Photomontage / Charlie Mars Publié dans le magazine Kostar n°56 - été 2017


“Einstein” par Elisabeth Daynès. Remerciement et copyright : Atelier Daynès - www.daynes.com/fr

Elisabeth m’accueille dans son atelier, rue du Faubourg-du-Temple. Elle est sculptrice, spécialiste renommée des hominidés préhistoriques. Ses sculptures hyperréalistes font revivre Cro-Magnon, Néandertal, Lucy et autres Sapiens avec une véracité “whaousante” ; c’est époustouflant. En dehors de la perfection plastique de ses réalisations scientifiquement étayées, les êtres qu’elle reconstitue ont dans le regard cette lueur propre aux êtres “vraiment vivants”. C’est troublant, sans doute parce que la représentation parfaite de la vie fait résonner en nous des questions métaphysiques.

À côté des créatures d’Elisabeth, celles du musée Grévin sont un peu comme un velouté Liebig face à une soupe aux truffes de Paul Bocuse. Bref, nous sommes assis dans une partie de son atelier, agencée en show-room. Sur les murs, sont accrochés des portraits reconstitués d’homo sapiens : de grandes photos en relief auto-stéréoscopique ; pas besoin de lunettes. En entrant dans la pièce, j’ai observé ces images en présence d’un jeune gars, un assistant sans doute. Il devait avoir repéré un défaut dans une photo ; il la regardait avec tant d’attention qu’il ne m’a même pas salué. Avec la sculptrice aux mains d’or, nous discutons autour d’un café. Elle me parle du travail très personnel qu’elle développe actuellement sur le transhumanisme.


“À côté des créatures d'Elisabeth, celles du musée Grévin sont un peu comme un velouté Liebig face à une soupe aux truffes de Paul Bocuse.”

“L’homme de demain pourra se réinventer, partir en week-end avec les lèvres de son choix, des yeux d’une autre couleur ou un “nouveau nez”… Je travaille sur le thème du “shopping facial” me dit-elle. Puis, elle jette un regard vers l’assistant et me demande : « T’en penses quoi de lui ? » Je trouve la question un peu “limite”. Donner un avis sur un type que je ne connais pas et qui est à deux mètres de nous, c’est étrange. Mais bon, je réponds un truc : «Ben, il a l’air sérieux… Il est concentré…» Et là, le fils d’Elisabeth, Théo, rapplique. Il s’assoit devant moi. Je suis stupéfait : c’est le même mec que l’assistant, qui, derrière nous, regarde la photo. Un instant plus tôt, j’étais à quelques centimètres de lui et je n’ai même pas capté que c’était une sculpture ! Et vous, chers lecteurs, vous vous êtes fait avoir aussi : sur la photo, en vis-à-vis de cette page, le personnage en pied, c’est une sculpture. Et le type qui me fixe… C’est le fils ?… Le vrai ?… Beh non ! C’est juste une image, cadrée de plus près, de la même sculpture ! Elisabeth me raconte alors comment les livreurs s’énervent parfois à la porte de son atelier. Ils voient derrière la vitre un vieux type assis. Ils lui font signe, lui demandent d’ouvrir, haussent la voix, gesticulent, mais le vieux ne bronche pas. Le vieux, c’est Einstein. Dans un autre espace-temps, il daignera peut-être lever son cul (siliconé) de sa chaise, mais là…

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