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“Le moi dernier” par Pierrick Sorin, épisode 29



Photo / Pierrick Sorin * Montage / Karine Pain Publié dans le magazine Kostar n°29 - février-mars 2012


La sonnerie retentissait, lointaine mais insistante. Je me suis réveillé avec peine. Il était tout juste sept heures. Merde… c’est Barotin… il m’avait dit qu’il passerait très « tôt ». Je suis descendu en slip dans ma cour et j’ai braillé en direction du grand portail d’acier derrière lequel le visiteur s’impatientait : « J’arrive !… je m’habille et j’arrive ! »J’ai enfilé des vêtements à toute vitesse. Je suis allé ouvrir. Barotin souriait : « Bonjour, j’vous avais dit que j’viendrai tôt.... j’vous ai réveillé ? »

L’homme avait une cinquantaine d’années. Cheveux bruns, mi-longs et luisants, plaqués sur le front et les tempes. Il portait des lunettes à culs de bouteilles qui lui faisaient des yeux énormes, une chemise à carreaux rouges et marron. Filiforme, il eut été parfait dans le rôle d’un musicien pop “branché-décalé” ; mais Barotin était maçon, pas bien grand, trapu… Il m’a suivi dans mon atelier. Je lui ai montré l’endroit où le sol de béton lissé s’était effrité. « Bon ben… on va faire un petit réagréage pour éviter que ça s’abîme davantage ». Je n’avais pas eu le temps de ranger. Le sol était encombré d’objets. J’ai voulu ramasser une rallonge électrique qui tombait du plafond et venait mourir à l’endroit même où le maçon devait intervenir. « Laissez m’sieur Sorin, j’vais m’occuper d’ça. Vous avez peut-être pas eu l’temps d’prendre vot’petit déjeuner… »


“Non, ne touchez à rien. C'est parfait. Vous êtes... un véritable artiste !”

Je suis remonté dans ma cuisine. En grimpant l’escalier, j’ai compris pourquoi Barotin regardait mes pieds tout en me parlant : j’avais enfilé deux chaussures différentes, une noire et une marron. En terme de confort, cela ne me dérangeait pas. J’ai pris un café en m’interrogeant sur les raisons du profond attachement de l’humain à la notion de symétrie. Un peu plus tard, comme je finissais de me raser, Barotin m’ a interpellé : « M’sieur Sorin ! C’est fait… si vous voulez venir voir… ».

Je suis descendu ; normalement habillé, cette fois. Barotin me montrait une tache brune sur le sol, mais je n’avais d’yeux que pour la rallonge électrique. Pour dégager le sol, il l’avait nouée sur elle-même, à hauteur de regard : elle ressemblait maintenant à une corde de pendu. Une corde qui condensait l’idée de pendaison et de mort par électrocution. La tache maronnasse, au-dessous, semblait aussi participer de cette installation symbolique : elle devenait trace d’une déjection fécale, sans doute concomitante à un décès violent. « Alors, ça vous convient ? » m’a demandé Barotin. « Si vous voulez, je peux passer un petit mélange de térébenthine et de pigment sur le sol pour égaliser… » Je ne l’ai pas laissé finir : « Non, ne touchez à rien. C’est parfait. Vous êtes… un véritable artiste ! » Barotin semblait surpris : le compliment était un peu dithyrambique en regard d’un rebouchage de trou pour le moins grossier. Il avait l’air de me trouver un peu bizarre, mais il n’a pas demandé plus d’explications.

Il est parti flatté, gonflé de la satisfaction du “travail bien fait”. J’ai passé un certain temps à photographier la corde et la tache. Pour l’image de la corde, j’ai pensé qu’en ce mois de janvier, je pourrais la proposer au groupe EDF comme base visuelle d’une carte de vœux pleine d’humour.