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“Le moi dernier” par Pierrick Sorin, épisode 35


Tournage de "Rhum-Purée", court-métrage pour le spectacle "3 rêves non valides" (création Art Zoyd)

Texte Pierrick Sorin * Photo / Pierrick Sorin, Karine Pain Publié dans le magazine Kostar n°35 - avril-mai 2013


Aujourd’hui, pas de rendez-vous, pas d’obligations particulières… Je vais pouvoir avancer à fond sur la réalisation d’une sorte de long « clip », en relief. C’est pour un spectacle musical un peu « expé ». Les musiciens joueront sous l’écran sur lequel sera projeté le film.

Il est 9 heures. Je me brosse les dents tout en urinant. C’est pour gagner du temps. Avec une brosse à dents manuelle « normale », disons, cette double activité peut poser problème : le mouvement énergique de l’avant-bras transmet à une bonne partie du corps, verge incluse, une sorte de dandinement rapide qui rend la visée incertaine. L’urine a tôt fait de souiller les rebords du « water closet », voire le sol des toilettes. Le gain de temps est alors anéanti par la nécessité de nettoyer. Mais là, j’utilise une brosse électrique ; tout va bien.

9h17 : je remarque que la machine à laver contient du linge. J’ai lancé un petit lavage, hier soir. Je dois étendre les fringues pour éviter qu’elles prennent une odeur de chien mouillé ; ça ne devrait pas me prendre trop de temps. Je dispose un « jean », deux tee-shirts et dix-sept chaussettes sur un grand radiateur mural dit « sèche-serviettes ». Mais celui-ci est froid et la télécommande du thermostat ne réagit pas quand je presse le bouton d’élévation de la température. Problème de pile, sans doute. Il est 9h28, je cherche des piles…


“L’artiste est peut-être celui qui ne cesse de s’absenter de son propre cheminement, celui qui prend le temps de donner corps à ses errances mentales au risque de ne jamais toucher au but.”

Les tracasseries du quotidien, les petites activités pragmatiques se succèdent. S’ajoutent quelques coups de téléphone, envois de textos, de mails… De fil en aiguille le temps passe, vite, beaucoup trop vite. Ce n’est que vers 16h que je suis enfin prêt à attaquer mon film. J’ai installé un plan de travail devant un fond vert pour positionner divers objets devant une caméra relief à double optique et tourner ainsi une petite scène selon la technique du « stop motion ». Je commence par renverser accidentellement une tasse de café sur le plan de travail. Le liquide forme une tache qui m’évoque la trace d’un pied, celui d’une horrible bestiole mutante. En regardant la tache de plus près, je remarque qu’elle dessine aussi le corps d’une femme nue à tête de lapin, assise, les jambes écartées. On dirait même que dame lapine se touche la chatte… Je passe alors un certain temps à photographier ce dessin fortuit tout en me demandant si cette activité imprévue n’est pas en quelque sorte définitoire de la quiddité de l’artiste. L’artiste est peut-être celui qui ne cesse de s’absenter de son propre cheminement, celui qui prend le temps de donner corps à ses errances mentales au risque de ne jamais toucher au but. L’artiste se perd dans l’inefficience digressive. Ouais… bof. Bon, je m’y remets. Je dois créer une séquence où un bateau est attaqué par une moulinette à légume géante et volante. Je bricole quelques trucs pour faire avancer le bateau et voler la moulinette. Je m’interroge de nouveau : le dispositif de fabrication du film n’est-il pas plus intéressant et poétique que le résultat qui en découlera ? Bon, mais surtout, je me rends compte que je ne peux manipuler les objets seul. Il me faut l’aide d’un complice.

17h30 : je récupère mon fils à l’école. Il sera le haleur du bateau, je manipulerai la moulinette. Mais voilà qu’un texto me rappelle que je dois fournir une photo pour Kostar, dès demain. Alors plutôt que de vraiment travailler sur le film, on fait semblant, on prend la pause.

18h30 : il est temps d’aller faire quelques courses pour le repas du soir. Pour le film, aujourd’hui, c’est un peu mort. Mais demain, je n’ai pas de rendez-vous, pas d’obligations particulières. Je m’y mettrai à fond. 


Le spectacle auquel il est ici fait référence s’intitule « 3 rêves non valides » (création Art Zoyd). Première représentation à la Roche-sur-Yon (Le grand R), le 27 mars 2013.