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“Le moi dernier” par Pierrick Sorin, épisode 39


Photo / P. Sorin * Modèles / Arzu Dogan et Charlie Mars * Montage / C. Mars Publié dans le magazine Kostar n°39 - février-mars 2014



En ce début d'année, je suis au Creux de l'Enfer. Mais, ça va ; comme on dit : « y'a pire comme situation ». Le Creux de l'Enfer est un très beau bâtiment, accroché à la pente abrupte d'une vallée, au pied d'un torrent fougueux, à l'orée de la petite ville de Thiers. Cette ancienne fabrique de couteaux abrite un Centre d'Art. J'expose en ce lieu. Je suis en train d'installer une œuvre dans une salle du premier étage. C'est un dimanche matin. Dehors, le froid pique, comme la lame neuve d'un canif. Un soleil froid inonde de lumière le paysage couleur de rouille.

Sur la petite route qui serpente le long du bâtiment, une forme sombre a bougé. L'instinct ancestrale du chasseur, blotti au creux de ma mémoire, me fait réagir : un mouvement vif de la tête en direction de la forme mouvante. C'est une femme… mince, vêtue de noir, qui ondule, avec une délicieuse maladresse, sur des escarpins à hauts talons. Malgré le froid, elle ne porte qu'un tee-shirt échancré et un "jean" moulant. Elle a de longs cheveux cuivrés.

Que fait cette créature sur cette route qui ne mène nulle part ? Sur les Champs-Elysées, aux abords du Queen, elle n'étonnerait personne… mais là…

Je remarque un type, barbu, un peu chauve, qui marche, un peu plus loin, devant elle. Le couple, rapidement, disparaît au détour d'un virage.


“L'histoire est vraie, mais elle date un peu”

Quelques instants plus tard, la responsable du Centre d'Art vient à ma rencontre : « Deux personnes vous demandent à l'accueil… » Il y a là le barbu dégarni et, derrière lui, la femme aux cheveux cuivrés. Sa beauté me saute aux yeux. Lui c'est Gerhardt Altmann, galeriste à Berlin, elle, c'est Anna Hopkins, sa collaboratrice, New-Yorkaise, d'origine russe, docteur en histoire de l'art et, par ailleurs, jeune avocate spécialisée dans la propriété artistique. Belle, sexy, intelligente, brillante et, de plus, beaucoup plus humble et discrète que son apparence le laisserait supposer. Une sorte d'extra-terrestre devant laquelle il est impossible de ne pas succomber. Anna et Gehrardt sont venus d'Allemagne pour me proposer d'exposer dans leur galerie berlinoise.

Suite de l'histoire, en mode raccourci : j'expose à Berlin. Je comprends que Gerhardt et Anna sont "ensemble". En fait, je m'en fiche : je ne suis pas "disponible" et une femme comme elle est forcément inaccessible. Vers la fin de mon séjour, je découvre que le couple bat sérieusement de l'aile. Le jour de mon départ, Anna s'arrange pour m'accompagner, seule, à la Hauptbahnof. Sur le quai, elle me glisse dans la main une carte : son adresse et son téléphone à New York. Au moment où je grimpe dans le train, elle m'attrape par le cou. Elle colle ses jolies lèvres contre les miennes. Je ne réagis pas vraiment. Je ne comprends pas ce qui se joue, là, à cet instant. Je quitte Berlin. J'oublie cette petite histoire. Je perds même assez vite sa carte. Ce n'est que vingt ans plus tard, dans une période de solitude, que je repense à la "Créature du Creux de l'Enfer". Je fais quelques recherches sur le web. Anna Hopkins est devenue directrice d'une très influente institution artistique internationale. Je me demande, un instant, ce qu'aurait été ma vie, si je l'avais serrée contre moi, seulement quelques secondes, au lieu de monter dans le train… J'aurais peut-être siroté un Dom Perignon 2003 sur un toit-terrasse de Manathan avec Jeff Koons et Lady Gaga…

Note : Bon… l'histoire est vraie, mais elle date un peu. Là, en vrai, je suis à Paris pour remonter un Opéra au Châtelet. Les opéras, j'en ai parlé un peu souvent, j'avais envie de changer de sujet…