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“Le moi dernier” par Pierrick Sorin, épisode 45


Texte et photo / Pierrick Sorin Publié dans le magazine Kostar n°45 - avril-mai 2015

Onze mille photos, au moins ; des diapositives, surtout. Mon père faisait beaucoup de photos. Des paysages, des monuments, des événements culturels ou populaires (les fêtes villageoises, avec violonistes sur échasses ou jongleurs à nez rouges, semblent avoir particulièrement inspiré mon géniteur). Il y avait aussi les manifs de la CGT ou du PCF, les sorties champignons avec les copains, des images plus anciennes aux tons sépias (de jeunes hommes en uniformes, sûrement dans une caserne où mon père fit ses “classes” au début de la guerre d’Algérie). Et puis, des photos de famille, mais très peu ; comme si son regard préférait se porter ailleurs, comme si la photo était un moyen d’échapper à une famille un peu mortifère, davantage animée de conflits mesquins que d’instants conviviaux. Durant deux jours, j’ai parcouru des yeux toutes ces images pour n’en conserver qu’une cinquantaine. Ma mère venait d’entrer en maison de retraite. Son appartement vendu, il m’incombait de faire le vide.

“Dans mon cercueil, je pourrais faire installer de l'éclairage et une caméra grand-angle qui cadrerait mon visage. Un panneau solaire placé sur la tombe alimenterait tout ça.”

J’ai gardé les images les plus affectives, celles qui prêtaient à rire (la tante Dédée qui tenait son chien dans ses bras sans se rendre compte que ses couilles et sa petite verge rose –  celles du chien, j’entends, car si ma tante en avait… – seraient le point de focalisation majeur de l’image). Et celles dont j’étais le sujet (enfant en pyjama, ouvrant son cadeau de Noël ; pré-ado, à la campagne, avec une sauterelle sur le nez ; adolescent au regard sombre et au corps d’éphèbe, posant dans les Gorges du Verdon). Le reste a disparu dans un sac poubelle que le broyeur d’un camion-benne a englouti en une bouchée. Une vie d’homme anéantie sans gloire, en quatre secondes, parmi des kleenex morveux et les restes d’une paella Super U ; ça fait un effet bizarre.

Et forcément on songe avec une légère nausée à sa propre disparition. D’ailleurs… Il faudrait que je me décide, moi, entre l’enterrement, l’incinération, le don de mon corps à la science… Quand j’étais enfant et qu’une petite maladie me rendait souffrant, je disais à ma mère : « Je suis bon à mettre à la poubelle ». Elle s’offusquait devant mon cynisme. Je pourrais mettre en pratique cette idée : demander à être incinéré et que mes cendres soit déversées dans la poubelle de mon atelier. Une manière d’affirmer mon rejet de toute sacralisation… Mais bon, pour mes enfants ce serait peut-être traumatisant. Sinon, j’ai une autre idée : dans mon cercueil, je pourrais faire installer de l’éclairage et une caméra grand-angle qui cadrerait mon visage. Un panneau solaire placé sur la tombe alimenterait tout ça.

Un ordinateur enregistrerait une image toutes les heures. Au bout de 1450 heures, temps estimé de la décomposition, les images accumulées constitueraient un film qu’un programme de re-lecture automatique permettrait de visionner en boucle. Au lieu de quelques fleurs pourries, on verrait, sur un écran intégré à la pierre tombale, un auto-portrait : une tête qui sans cesse se décomposerait en accéléré. Au rythme d’une photo par heure et d’une re-lecture vidéo à 25 images/seconde, le film de la décomposition durerait une minute. Si, en amont de mon décès, un collectionneur se portait acquéreur de cette œuvre ultime, cela financerait l’opération. À voir…

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Illustration
© Alexia Moutel

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