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“Le moi dernier” par Pierrick Sorin, épisode 50


Texte et photo / Pierrick Sorin * Montage / Charlie Mars * Modèle femme / Arzu Dogan Publié dans le magazine Kostar n°50 - avril-mai 2016

Une nuit, cherchant le sommeil, une petite histoire a germé dans mon esprit. En dehors du fait qu’elle fut nourrie de quelques fantasmes personnels, elle ne m’a pas semblée d’un grand intérêt. Elle contenait toutefois les ingrédients adaptés à l’élaboration d’un projet de long-métrage, un peu commercial… J’ai donc commencé à l’écrire… C’est un peu long ; ça ne tient pas en une page. La suite et la fin au prochain numéro de ce cher magazine…

À 52 ans, après avoir connu succès et aisance matérielle, l'artiste Eric Gortz connut une période bien sombre. En proie à un état dépressif de moins en moins latent, il perdit tout élan créatif. Galeries et musées cessèrent de le solliciter et les rentrées d'argent se firent de plus en plus rares. À l’époque, il partageait sa vie avec une belle jeune femme d'origine tchétchène, Mirzhaïa (il faut rouler le “r” ; c’est important), à laquelle il vouait une admiration béate. Auteur d’œuvres qu’il désignait sous le nom de “sculptures virtuelles”, Gortz avait souvent pris “Mirzha” pour modèle. Selon les mauvaises langues, la simple satisfaction qu’il éprouvait à représenter cette femme l’aurait détourné de toute exigence artistique plus profonde et ceci expliquerait, en bonne partie, la perte de crédibilité dont il pâtit alors dans le milieu de l’art. Quoiqu’il en soit, son admiration pour la belle ne fut pas suffisante pour la retenir près de lui. Lassée par cet homme qui, au fil des jours, perdait toute pugnacité et ne lui offrait plus aucune perspective de gloire, Mirzha répondit aux avances de son professeur de gymnastique. Elle quitta Gortz du jour au lendemain.

“52 ans, après avoir connu succès et aisance matérielle, l'artiste Eric Gortz connut une période bien sombre.”

Ce dernier sombra dans les eaux noires et glacées d’un affreux désespoir. Il ne mettait plus les pieds dehors ou très rarement, pour subvenir à quelques besoins vitaux, pour acheter du tabac, de l’alcool ou encore du tarama en barquette qu’il tartinait grossièrement sur des galettes Saint-Michel. Il passait la majorité de son temps au lit à fumer en ressassant des idées mortifères. Parfois, il écoutait des chansons de Nino Ferrer… Parfois, il ouvrait un livre qu’il abandonnait au bout de quelques pages, comme si nul récit, nulle expérience autre que celle de son propre malheur, ne lui étaient supportables. La souffrance a ceci d’ambiguë qu’elle affaiblit l’être tout en s’imposant à lui comme seule force de protection possible. Un jour, comme il cherchait de l’aspirine dans une boîte à pharmacie, il remarqua la présence d’un flacon d’anxiolytique. Le soir même, sans grande conviction, il en avala une dose raisonnable. Il passa enfin une bonne nuit, et à sa grande surprise, il se réveilla empli d’une énergie inhabituelle. Il entreprit de faire du ménage. Puis, l’idée lui vint de mettre en place, dans sa chambre, un dispositif visuel qui lui permettrait de faire apparaître Mirzhaïa, derrière un grand miroir, sous forme d’une sculpture animée, ou disons d’une sorte d’hologramme à taille humaine. Certes, ce n’était pas le meilleur moyen de “tourner la page”, mais puisque de toute manière cette femme hantait son esprit, il ne risquait rien à tenter d’apaiser sa souffrance en donnant un peu de réalité tangible à ses pensées. Dès lors, il pourrait observer la belle, comme au travers d’un miroir espion, devant lequel elle se mirait, essayant diverses robes et prenant de jolies poses… (à suivre…) 


Notes : le nom de Gortz est une référence au roman de Jules Verne, Le Château des Carpathes et le tarama, au roman de Thomas Lélu, Les Tribulations d’Arthur Show.

Illustration
© Elly Olman

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